Cours 32 - Les fondements de l'abstention

SCIENCE POLITIQUE · Semaine 7 : Comportements politiques 1, la participation électorale
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Quels sont les fondements de l'abstention ? On peut dire que de multiples variables interviennent et si on essaie de synthétiser on peut s'intéresser, il me semble, à trois séries de facteurs, trois séries de variables qui sont centrales. Naturellement les caractéristiques sociologiques sont parmi les facteurs les plus discriminants. La distance à l'acte de vote est d'abord un phénomène générationnel. En France, les jeunes votent moins que les personnes plus âgées. On a alors parfois évoqué l'expression d'un moratoire, la nécessité d'un temps d'insertion dans la vie sociale avant de s'intéresser au vote, une période plutôt transitoire.

Et donc, les 18-24 ans est la catégorie qui vote le moins, quelles que soient les élections. C'est un phénomène assez durable. On peut citer ainsi plus de 40% d'abstention au premier tour de l'élection présidentielle de 2022. Mais ce phénomène est aussi et peut-être surtout générationnel, ce qui signifie que les jeunes d'aujourd'hui votent moins que les jeunes du passé et surtout ils appartiennent de moins en moins à la catégorie des votants systématiques. Ces votants systématiques ce sont celles et ceux qui vont voter à tous les scrutins à peu près toutes les élections.

On constate alors que toutes les études confirment ensuite que l'appartenance à des catégories sociales moyennes, supérieures, conjuguées à un niveau d'instruction élevé, et bien sont des facteurs qui sont favorables à la participation électorale. Et donc à la l'abstention est la plus élevée dans les groupes sociaux défavorisés et des personnes disons à faible niveau scolaire. Donc on assiste à la conjugaison de deux variables le niveau scolaire, le capital culturel et la position sociale plutôt centrée sur le capital économique.

En 2022 lors de l'élection présidentielle les chômeurs et les ouvriers sont les catégories qui s'abstiennent le plus au premier tour, le chiffre est toujours supérieur à 30% selon les différentes enquêtes. Au premier tour des élections législatives de 2024, quels que soient les instituts de sondage, le ratio est de 45 % d'abstention pour les ouvriers et donc on est à peu près à plus de 10 points, parfois 12 points supérieurs à la moyenne. Et donc on voit très bien que c'est le taux le plus élevé de toutes les catégories socio-professionnelles.

Pour conclure alors sur ce point, on parle alors d'un phénomène d'abstention différentielle. L'abstention différentielle, c'est celle qui mesure les différences entre catégories sociales. Ce poids des déterminants sociaux, il est cependant insuffisant pour permettre d'expliquer l'ensemble du phénomène abstentionniste. Les abstentionnistes ne sont pas tous issus de milieux défavorisés. C'est un facteur qui est fortement discriminant mais qui n'est pas suffisant. En 2017, au premier tour de l'élection présidentielle, on constate qu'un tiers des étudiants ne se sont pas déplacés et en 2022 près de 20% des diplômés du supérieur.

Autre chiffre tout à fait marquant, en En 2024, premier tour des élections législatives, on a pas moins d'un tiers des cadres qui ne vont pas se déplacer. On peut alors évoquer une explication fondée cette fois-ci sur les mutations du rapport à l'acte de vote, deuxième série de variables importantes, ces mutations du rapport au vote. On peut alors constater qu'on a assisté à l'apparition de ce qu'on pourrait appeler un nouveau modèle de citoyenneté. Le processus de modernisation dans les démocraties occidentales a conduit à l'élévation de la compétence des citoyens niveau d'information, niveau de connaissance et ces citoyens compétents ils sont porteurs de nouvelles demandes, de nouvelles attentes et donc si ces demandes ne sont pas satisfaites et bien l'une des réponses possibles c'est l'abstention.

On parle de sortie du jeu politique. Cette augmentation de la compétence des citoyens s'accompagne d'un regard beaucoup plus critique sur le fonctionnement de la démocratie. Et donc les études d'opinion, notamment celles qui paraissent dans des enquêtes par le centre de recherche de Sciences Po, le CIVIPOF, montrent et confirment une crise de confiance dans le personnel politique, un d de confiance qui n pas totalement port sur la d m si ce d augmente mais qui est central sur ses acteurs Et donc on voit qu a l bien s de citoyens qui ne sont pas dépolitisés mais plutôt désenchantés.

Ce processus il s'accompagne d'un autre phénomène, une nouvelle citoyenneté voit donc le jour depuis une trentaine d'années. La participation politique ne se résume pas à l'acte électoral qui ne serait conçu finalement comme le seul acte civique qui soit possible. Et donc ça signifie que la participation politique elle prend de multiples formes. Et donc parmi elles l'abstention est conçue tantôt comme une sanction, un rejet ponctuel de l'offre politique. S'abstenir devient donc une pratique politique ordinaire qui n'est donc plus perçue comme illégitime.

Et donc c'est une grande nouveauté par rapport aux décennies précédentes. On voit très bien que le droit civique désormais, c'est aussi le droit de ne pas aller voter. Le droit civique c'est ce droit de ne pas aller voter. On voit dès lors que dans un pays comme la France, l'abstentionnisme intermittent est devenu presque la norme. La participation électorale constante, c'est l'exception. Autrement dit, nos abstentionnistes intermittents sont devenus largement majoritaires en France. Si l'on synthétise donc à partir de ces deux premières séries de variables, on aurait donc au final deux types de profils d'abstentionnistes.

Un abstentionniste plutôt déterminé par des facteurs sociologiques et un abstentionniste plutôt politisé mais défiant vis-à-vis du pouvoir politique. On parle parfois d'un abstentionnisme subi et plutôt d'un abstentionnisme protestataire et volontaire. Cette distinction permet de comprendre des revinements possibles conjoncturels, un certain nombre de revirements. C'est dans cette dernière catégorie, les abstentionnistes protestataires, qu'on constate finalement l'importance des populations politisées. Et donc on peut prendre comme exemple des remobilisations stratégiques pour faire barrage à certains montés de évolution de tendance politique et notamment à l'extrême droite.

Ce phénomène est intervenu à plusieurs reprises, historiquement, sans doute le fait le plus marquant pour une remobilisation au second tour de l'élection présidentielle intervient en 2002, c'est suite à la qualification de Jean-Marie Le Pen pour le second tour de l'élection présidentielle. Or ce qu'on constate c'est qu'il y a une augmentation de 8 points de participation entre le premier et le second tour. 28% d'abstention au premier tour et passe à peu près à 20% au second tour, c'est bien cette logique de remobilisation.

Deuxième exemple qui le montre assez bien, ce phénomène a été relevé pour les élections régionales de 2015. Second tour des élections régionales, et bien là aussi il y a une augmentation à peu près de 8 à 10 points. Or on peut le mesurer, ce phénomène disons plutôt politique, c'est que la progression de la participation est notable dans des régions où le Front National était arrivé en tête au premier tour et donc où il avait des chances de l'emporter.

C'est donc bien une participation réactive pour contrer cette percée. Je terminerai sur ce point pour signifier qu'à l'inverse cette dimension stratégique peut jouer aussi en faveur de la démobilisation. Et donc en 2022, on constate que l'électorat de gauche est lassé de se déplacer pour un candidat qu'elle ne souhaite pas et Et c'est avant tout l'électorat de la France insoumise, d'Europe Écologie Les Verts, des écologistes, qui s'est abstenu au second tour de la présidentielle. J'indiquais trois séries de variables.

Eh bien, il faut tenir compte enfin d'un dernier cycle de facteurs. C'est ce qu'on peut appeler les facteurs contextuels. Les politistes parlent de facteurs de facilitation ou de facteurs de restriction de l'acte électoral. Alors ces variables pour mesurer cette tendance sont extrêmement variées. Elles ont trait à des données politiques liées à l'offre électorale, si le nombre de candidatures peut jouer, le type d'élection également bien sûr, le fait qu'il s'agit d'une élection partielle qui va moins mobiliser.

Elle concerne également des données juridiques et institutionnelles. Donc on voit que ces facteurs sont multiples. On peut parler des cycles électoraux, on peut parler aussi des modes de scrutin Au titre de ces contraintes je ne ferai pas une longue litanie dans ce cours de premi ann sur l de ces param Je pr simplement deux enjeux qui me paraissent importants qui ont cr des dispositifs administratifs ou juridiques La question clé ici est celle des modalités de l'inscription sur les listes électorales tout d'abord.

Et de fait, on peut relever plusieurs modèles d'inscription sur les listes électorales. On peut citer le modèle universel qui correspond à une faible contrainte d'inscription pour les citoyens. L'inscription peut ainsi s'opérer d'office, c'est le cas dans certains pays d'Europe, à partir généralement des fiches de domiciliation. C'est le cas en Allemagne, en Italie, en Belgique, donc une pluralité de pays. Le deuxième modèle relatif à l'inscription électorale, c'est le modèle qu'on peut qualifier de modèle volontaire, qui correspond à une obligation pour le citoyen, c'est volontaire, il doit effectuer une démarche, mais cette démarche est relativement facilitée.

Il correspond dans la situation actuelle pour partie aux États-Unis. Ça peut paraître contre-intuitif, ce pays a longtemps caractérisé un mode de restriction d'accès au vote avec des mobilisations, notamment pour les droits civiques. Mais depuis le milieu des années 90, une campagne de facilitation au vote a été lancée. On peut citer un Voter Registration Act sous le mandat de Bill Clinton. Et désormais, vous avez une trentaine d'États, je citerai juste ce cas, qui exigent une inscription un mois seulement avant l'élection.

Et dans d'autres États, on accorde l'inscription même à 10 à 20 jours si vous n'êtes pas inscrit aux élections. On a même des cas d'école, on a deux États qui acceptent l'inscription le jour même. Vous allez voter et vous vous inscrivez en même temps. Ce modèle volontaire, il correspond aussi à un modèle de votation qui facilite le vote par anticipation. Il y a eu beaucoup de discussions lors des élections présidentielles de 2020. Il s'agit d'une participation par correspondance, à distance, mais aussi sur une participation à l'avance sur plusieurs semaines dans des bureaux.

Il a été systématisé aux États-Unis depuis 2004 et il est devenu ainsi possible dans une majorité d'États. néanmoins on constate que du fait du système fédéral il y a des revirements qui existent aussi qui peuvent modifier ce que je viens de vous présenter. Dernier modèle enfin et qui en vient à nos contraintes et bien c'est un modèle que j'appellerais de modèle volontaire mais contraignant. Modèle universel, modèle de démarche volontaire, modèle volontaire contraignant. Cette fois-ci il faut procéder à une démarche mais les modalités constituent de véritables barrière au vote.

Le principal problème réside dans un phénomène qui a largement été étudié aujourd'hui, c'est celui donc de la malinscription. Il s'agit de cette malinscription d'une distance physique entre le bureau de vote où l'on est inscrit et l'habitation de résidence. Cette malinscription en 2022 elle a concerné à peu près à plus de 16% des inscrits sur les liste électorale en France. Donc si on fait un ratio, ça correspond à plus de 7 millions de personnes. Donc ça n'est pas neutre.

Cette malinscription va recouper des réalités diverses et affecte des populations variées. D'abord elle concerne des salariés qui, du fait de leur mobilité professionnelle, ne résident pas le plus souvent là où ils sont inscrits. Donc ils sont en déplacement et le jour du vote ils ne vont pas faire des procurations et ne vont pas se déplacer. On peut citer également des personnes issus de milieux populaires, qui ont déménagé dans la même commune, mais qui n'ont pas jugé bon de déclarer ce changement.

Et donc le bureau est vu comme assez éloigné et ils ne vont pas aller voter. Enfin, les jeunes sont la catégorie d'âge la plus mal inscrite. Ça recoupe bien sûr nos contraintes sur l'effet ensuite de la variable de génération de l'âge. Et parmi cette catégorie, les étudiants sont particulièrement touchés. ne résidaient déjà plus où ils pouvaient voter. Plus de 50% des 25-29 ans ne résident pas ou plus où ils pouvaient voter. Et donc les études montrent qu'il y a un impact qui est non négligeable, on peut les différencier avec les bien inscrits.

Ceux qui sont inscrits classiquement près de leur bureau de vote, eh bien ils vont voter beaucoup plus que la moyenne et ne sont qu'exceptionnellement des abstentionnistes permanents, nos abstentionnistes constants. Les mal inscrits, eux, ont tendance à devenir des abstentionnistes structurels. Ils ne se déplacent plus pour aller voter. Et donc on voit très bien que le principal facteur de l'abstention des jeunes se trouverait dans cette malinscription, ou en tout cas est un facteur important On a donc vu que l sur les listes peut jouer comme un r majeur de frein la participation politique D'aucuns ont alors prôné une politique volontariste pour réduire ces contraintes de l'inscription.

Et on peut dire que le modèle français est en train de basculer de notre modèle volontaire contraint vers le modèle volontaire ou volontariste classique. La France s'est donc engagée dans cette voie. cette prise de conscience de ces contraintes, notamment portée par des collègues qui ont publié un certain nombre d'expertises sur ce point, et donc on a ajusté les contraintes juridiques. Tout simplement je citerai quelques modalités. Depuis 1997, une loi en France a instauré une inscription automatique à l'âge de la majorité sur les listes électorales à 18 ans.

On n'a plus d'efforts à faire, mais la loi ne tient par contre des individus qui étaient français et qui sont devenus citoyens avant cette date. Et donc il doit volontairement s'inscrire. Or bon nombre ne l'ont pas fait. Autre problème, les changements de domiciliation. L'inscription doit donc toujours pour partie se faire volontairement. Et donc sous la présidence de François Hollande, après une réflexion, l'acte de vote a été modifiée, les effets de cette inscription ont été tout à fait important.

On peut dire qu'il y a une série de lois, trois lois ordinaires et organiques, qui ont été promulguées en 2016. On retiendra parmi les transformations la mise en place d'un fichier unique des électeurs qui est désormais géré par l'INSEE et donc qui a un partenariat avec les communes. Ça simplifie administrativement les inscriptions électorales. Éléments plus importants, c'est la mise en place d'une inscription en ligne. C'est la principale réforme qui vise à permettre aux électeurs de s'inscrire aussi dans un délai très court avant les élections.

Et là, nouveauté, troisième élément important, jusqu'à une période récente, il fallait s'inscrire au 31 décembre de l'année précédente, avant que se tienne une élection. et bien désormais on peut s'inscrire environ un mois avant les élections et même des électeurs, des citoyens qui ont 18 ans entre deux tours et bien ils peuvent aussi aller voter au second tour. Et donc si vous m'avez suivi, on constate bien que ces nouvelles règles ont déjà produit des effets puisque désormais 95% des électeurs potentiels sont inscrits depuis 2022.

Je citerai enfin, au titre de ces contraintes, un dernier effet qui est l'effet des réformes institutionnelles sur la participation. Et dans le cas français, la réforme du quinquennat a été immanquablement une réforme significative. La réforme du quinquennat est une réforme institutionnelle qui a fait passer le mandat présidentiel, comme son nom l'indique, de 7 à 5 ans. On peut dire que c'est une réforme politique, institutionnelle, qui a peu à voir avec les questions électorales. et d'autant plus avec la participation.

Mais elle s'est accompagnée en réalité de deux autres effets très importants, pas simplement la réduction du mandat. Elle a conduit à coupler les élections présidentielles et législatives. Premier effet important. Deuxième effet, le choix a été fait de laisser les élections présidentielles se tenir avant les élections législatives, pour conserver la logique de l'esprit de la Vème République, primauté présidentielle. Mais donc, vous le voyez, la conséquence c'est que les élections législatives sont devenues des élections de confirmation. Et donc les électeurs, qui se conçoivent comme des perdants à la présidentielle, ne souhaitent pas s'opposer aux choix effectués par les autres citoyens.

Et donc la réforme du quinquennat a eu aussi pour conséquence la croissance de l'abstention aux élections législatives. Elles ne sont plus décisionnelles et donc on voit très bien que la campagne menée par la France Insoumise pour faire de l'élection législative l'élection décisionnelle en 2022 n'a pas produit d'effet notable. Les électeurs ne se sont pas remobilisés en masse. En revanche, on peut constater en 2024, du fait de la dissolution, qu'elle a conduit alors cette dissolution à une remobilisation inédite.

Je l'ai dit, et donc elle a transformé l'élection législative en élection décisionnelle classique en régime parlementaire. On s'est ainsi intéressé aux enjeux de la participation électorale, mais la sociologie politique cherche ensuite à comprendre non pas les conditions de mobilisation, mais les fondements même du choix électoral, expliquer l'orientation du vote chez les électeurs, chez les citoyens. C'est donc la question centrale de l'explication des préférences électorales.