Cours 28 - La violence terroriste

SCIENCE POLITIQUE · Semaine 6 : L'action collective (focus), la violence politique
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Alors le deuxième champ de recours à la violence politique que je voudrais évoquer avec vous concerne comme je l'ai indiqué le cas de la violence terroriste. Alors on définira ici très simplement le terrorisme à partir des éléments fournis par le droit international. Dès les années 30, dès 1937, la Société des Nations propose une définition et depuis lors de nombreuses conventions internationales dans le cadre de l'ONU ont essayé de donner des éléments objectifs. Si on synthétise, on peut dire que le terrorisme renvoie à des actes qui visent à blesser ou tuer des civils ou des populations non combattantes afin d'intimider une population et ce pour contraindre un gouvernement ou une organisation internationale afin d'agir ou de ne pas agir.

A travers cette définition générique, vous le voyez, on retrouve les éléments clés de cette forme de violence. Elle a une finalité politique, elle s'appuie sur la peur et il s'agit d'une pression indirecte. On dit et on évoque le fait que la cible et la victime sont séparés. Le terrorisme appartient à la catégorie des violences politiques instrumentale par essence que j'ai cité plus avant. Historiquement ce terrorisme a pris différentes formes. Je ne ferai pas un catalogue et un relevé historique dans le cadre de cette leçon de première année, mais parmi les types de terrorisme contemporain, on s'intéressera ici à une forme spécifique du terrorisme, le djihadisme, du fait de son importance en Europe occidentale dans la période récente.

Ce terrorisme djihadiste appartient lui-même à l'une des catégories génériques du terrorisme, ce qu'on peut appeler le terrorisme fondamentaliste. On parle de terrorisme fondamentaliste ou de terrorisme d'inspiration religieuse. Ce type de terrorisme prend de l'ampleur dès les années 1980, donc il y a une quarantaine d'années. Or ce qu'il faut noter c'est qu'il n'est pas propre à l'islam radical. Il recouvre des groupements et des catégories, des objectifs variés. On peut ainsi citer l'activité de la secte Aum au Japon qui a été particulièrement meurtrière.

Dès ces années, donc les années 1980, le terrorisme religieux fondamentaliste dans le monde, il correspond alors à peu près à moins de 10%, 8% des attentats, mais à 30% des victimes. C'est une de ces spécificités, et cela tient au fait qu'il s'agit d'un terrorisme non transactionnel. On peut dire que le terrorisme fondamentaliste, il ne cherche pas la négociation avec les États, ou a simplement pesé sur les politiques publiques, cette violence protestataire ou de négociation. Il porte par essence un projet absolutiste.

On peut dire que la violence remplit en elle-même une sorte de fonction rédemptrice. Trois questions significatives ont alors été posées s'agissant du djihadisme. Qui agit ? Quel est le profil des djihadistes ? Quelles sont les conditions à nouveau du passage à l'acte ? Et bien sûr, quels sont les processus d'action ? Autant d'interrogations vous avez dû sans doute entendre, connaître, dans le cadre des différentes considérations médiatiques. Voyons alors ce que les sciences sociales ont apporté comme type de réponse.

D'abord, on doit noter que le djihadisme est un phénomène polymorphe, phénomène polymorphe ou multiple. Donc, au préalable, factuellement, je rappellerai très simplement que la mise en visibilité du djihadisme anti-occidental intervient avec les attentats du 11 septembre 2001 sur le sol américain. L'organisation Al-Qaïda qui veut dire la base en arabe naît sur le sol afghan au milieu des années 80 autour de 1986. L'organisation se développe pour s'opposer à l'invasion de l'armée soviétique. Oussama Ben Laden, au début des années 90, va réorienter l'organisation contre les intérêts occidentaux et les régimes alliés qui sont vus comme en soutien aux croisés.

Le premier attentat anti-occidental a lieu en 93 et c d au World Trade Center New York En Europe ce djihadisme international conduit deux s d parmi les plus meurtriers trier depuis l l C le cas en tout cas lorsqu sont intervenus Les attentats la bombe de Madrid en mars 2004 qui ont conduit plus de 190 d et les attentats de Londres, toujours à la bombe, en juillet 2005, qui font plus de 50 morts, et dans les deux cas, des centaines de blessés.

Le second terreau, que vous connaissez aussi, mais pour rappel, est l'établissement d'un état islamique en Irak et au Levant autour, disons après 2013, en 2014. Le conflit armé s'accompagne alors de vagues d'attentats, commandités ou revendiqués dans les états occidentaux. Et bien sûr, on peut citer les attentats de Paris de novembre 2015. Donc suite à ces nombreux attentats, on s'est interrogé sur le profil des terroristes en régime démocratique. Il relève alors de ce qu'on qualifie de djihadisme offensif par rapport au djihadisme défensif qui lui s'opère en terre d'islam que je ne traiterai pas.

Alors de nombreuses bases de données ont été établies par des chercheurs, les services de renseignement aussi, la presse. Elles ont utilisé ces bases de données différentes méthodes, on a eu recours à des entretiens de djihadistes qui ont été détenus en prison, on a construit des statistiques biographiques. A partir de là, quelques résultats concordants apparaissent aujourd'hui. Principale caractéristique qui ressort est la nature extrêmement variée des profils djihadistes. Ce jihadisme est bien polymorphe. Parmi différentes bases de données, je citerai une étude de la fondation Jean Jaurès, de Sciences Po Saint-Germain.

Elle est sans doute parmi les plus complètes pour le cas français. Elle porte sur 163 acteurs qui sont impliqués dans des affaires terroristes. Ils ont participé ou ils ont voulu participer à ces actions d'un islam radical autour de quatre années de 2014 à 2018. Il ressort alors plusieurs caractéristiques. D'abord, la très forte domination des hommes, à plus de 85%. Et donc on voit que la figure médiatique de la femme djihadiste vaut donc pour des femmes parties en Syrie notamment, mais pas pour les auteurs d'attentats en Occident.

On peut relever également la relative jeunesse des djihadistes. Seuls moins de 15% des personnes impliquées ont plus de 35 ans ou 36 ans, mais on voit que l'âge demeure varié. notamment les plus de 25 ans sont aussi nombreux. Autre élément à retenir c'est que le profil dominant est bien celui de nationaux, ce que les anglo-saxons ou anglo-américains ont appelé le « on-ground terrorism », le terroriste maison. Près de 80% dans la base de données sont des citoyens français, on a donc parlé de terroristes de l'intérieur.

Également ce chiffre de 80% se retrouve dans le cadre de personnes qui sont issues de familles musulmanes. A nouveau on constate alors que le nombre important de convertis vaut pour celles et ceux qui sont partis en terre d'islam, ce djihadisme défensif. Sinon leur nombre est donc relativement faible. On retiendra également le niveau de diplôme qui est également très varié. On a selon les périodes des non diplômés issus des cités mais aussi des informaticiens, des titulaires de Bac plus 2 notamment dans le cadre des attentats du 11 septembre.

Dernier élément à relever dans ce panorama du profil djihadiste, on constate une géographie éclatée. Certes les djihadistes sont issus des zones périurbaines donc on pense aux cités mais aussi de certaines zones rurales comme le Gers en France ou les Rots. Dès lors, après ce panorama, on a essayé de théoriser les conditions de l'avènement du phénomène djihadiste. Pourquoi ce moment et quels sont finalement les fondements de ce type d'acteurs ? Alors examinons ce qui me semble être les trois principales thèses qui ont été développées sur l'avènement du phénomène djihadiste.

La première thèse accorde une place centrale à la question doctrinale et religieuse. Le djihadisme est le fruit d'une doctrine fondamentaliste à fondement religieux. Donc la violence politique n'est d'une doctrine. On incrimine une relecture guerrière des préceptes du Coran. On voit alors que le terrorisme fondamentaliste lorsqu est islamiste il a port par deux principales matrices une origine ou une matrice qui est en fait doctrinalement assez ancienne. Elle a été portée par Saïd Koutb, un médecin qui fut pendu sous le régime de Nasser et qui a servi de socle doctrinal.

On peut citer aussi une matrice afghane d'où a provenu le réseau Al-Qaïda que vous connaissez, que j'ai cité. Un spécialiste français de l'islam politique, Gilles Kepel, a synthétisé alors cette lecture, c'était modèle explicatif, par une formule, le djihadisme correspond à une radicalisation de l'islam. On le voit, avec cette interprétation, la radicalisation idéologique est corrélée au terrorisme. Donc en simplifiant, on pourrait qualifier ainsi ce modèle, c'est la doctrine radicale qui fabrique le terrorisme religieux. La doctrine radicale fabrique le terrorisme religieux.

Néanmoins une deuxième interprétation peut être considérée comme quasiment à l'opposé même de cette lecture. Celle-ci on peut la qualifier de thèse que j'appellerais de l'identité radicale. Thèse de l'identité radicale. Elle est portée en France par le chercheur Olivier Roy, chercheur qui a séjourné en Afghanistan. Roy répertorie les participants et auteurs d'attentats sur le sol occidental, notamment français. Il a lui-même établi sa propre base de données. Sa thèse relativise l'importance de la doctrine donc même de la religion dans le djihadisme.

A l'appui de la lecture de Rouen, on peut dire que plusieurs aspects peuvent l'étayer. J'en relèverai quelques-uns. D'abord, de nombreux courants rigoristes, orthodoxes, peuvent porter une doctrine radicale mais qui concerne avant tout le principe de vie. Mais pour le reste, cette doctrine opère une distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. On peut dire que c'est le cas d'une partie du courant salafiste. On peut dire qu'il est doté d'une radicalité en valeur, mais elle n'est pas transcrite en actes politiques.

Certains observateurs vont même plus loin et considèrent que la religion ultra-orthodoxe, radicale, protégerait même contre le passage à l'acte. Autre élément qui montre cette dissociation entre violence et conception doctrinale ultra orthodoxe, c'est le fait qu'il existe des courants politiques ultra conservateurs. Cette fois-ci, ce sont des courants qui prônent un islam politique radical, mais sans lutte armée. On le voit très bien avec le cas de certains partis politiques nationaux islamo-conservateurs. Ils veulent bien agir dans la sphère politique avec des conceptions extrêmement rigoristes, mais pas par la violence.

Mais en réalité, surtout Olivier Roy insiste sur un autre aspect, c'est la faible connaissance religieuse des jeunes djihadistes auteurs d'attentats. Il considère alors que ces jeunes embrassent avant tout une gestuelle violente. Ce sont donc pour partie des jeunes désœuvrés qui cherchent une cause radicale pour échapper à leur vécu. Et donc le discours politico-religieux est artificiel. Ils connaissent d'ailleurs parfois très mal le Coran. Les jeunes djihadistes apparaissent alors comme ce qu'on pourrait appeler des substituts fonctionnels aux jeunes terroristes d'extrême gauche lors des années de plomb en Italie ou en Allemagne, qu'on avait retrouvée dans des mobilisations dans les années 70 et 80.

C'est la lecture qu'en fait Olivier Roy. Olivier Roy a synthétisé alors sa thèse par une formule. On a assisté en fait bien plus à une islamisation de la radicalité. On voit bien que cette interprétation pose quant à elle la quête d'identité par le radicalisme. La question religieuse est adjacente. Troisième lecture proposée s'appuie sur la lecture du terrorisme, cette fois-ci comme un acte purement rationnel. Cette fois-ci le djihadisme a été posé comme une politique essentiellement réactive. Le djihadisme serait avant tout une réponse à la perception de l'impérialisme occidental, Donc il prolonge les luttes anticolonialistes et il r d opposition l occidentale dans le monde moyen Donc intervention militaire parfois et politique Cette lecture est moins développée, mais elle a été portée par différents chercheurs, spécialistes aussi du monde moyen-oriental, des mondes moyen-orientaux, ou des spécialistes de politique publique.

On insiste ainsi sur les conditions de la politique étrangère dans l'avènement de ce terrorisme fondamentaliste. D'aucuns relèvent que l'attentat de Paris intervient après la participation de la France à la coalition qui a produit des frappes aériennes en Irak contre Daech. Néanmoins, on notera que cet argument sert donc aussi de ce fait d'argument justificatif aux terroristes. Alors au-delà de ces interprétations génériques, les analystes se sont penchés sur les conditions du passage à l'acte. Qu'est-ce qui conduit à l'usage de la violence ?

Donc il s'agit, pour terminer cette leçon, de s'intéresser au processus d'entrée en djihadisme. D'abord, on doit interroger la question de ce qu'on appelait le terrorisme solitaire. Le terme de loup solitaire est rendu visible une première fois en 2011. Il est cité par le président américain Barack Obama dans un discours public à l'été 2011. Les renseignements intérieurs en France vont l'utiliser lors des attentats de Mohamed en 2012 à Toulouse pour spécifier la difficulté à repérer les attaques et la menace.

On voit la notion renvoie à une action terroriste portée par des individus isolés qui agira en dehors de toute structure de lutte organisée. En fait, la notion n'est pas nouvelle. Elle ne naît absolument pas avec le djihadisme, le modèle dit du loup solitaire et historiquement ancienne. Elle naît dans le cadre des mouvements suprémacistes aux États-Unis. Elle est construite dans les années 60 et elle est surtout reprise, développée dans les années 90. Le modèle d'action correspond à celui de la résistance sans leader.

Il s'agit alors d'une tactique prônée par l'ultra droite, agir dans l'ombre afin de ne pas être repéré par les forces de sécurité et de police. Le courant s'oppose alors aux institutions fédérales, il s'oppose à la mixité sociale, il s'oppose au communisme. Plusieurs figures ont alors incarné cette pratique. Aux Etats-Unis, on peut citer l'attentat d'Oklahoma City en 1995 mené contre le bureau du FBI avec un camion piégé. En Europe, bien sûr, c'est l'attentat d'Oslo de 2011 par le terroriste d'extrême droite Andrei Breivik qui conduit à faire plus de 70 victimes et qui correspond à ce modèle.

Alors la multiplicité d'attentats djihadistes menés par un attaquant isolé a médiatisé l'expression. Et là on peut citer l'attentat de Nice en juillet 2016, le 14 juillet, qui est perpétué par un djihadiste d'origine tunisienne qui agit avec un camion seul. Alors pourtant, on constate que cette figure demeure l'exception dans la pratique et s'avère en réalité un concept flou. Et donc de nombreux travaux sont venus renseigner les formes d'attaque. On peut faire plusieurs constats. Premier constat, ce phénomène médiatisé a bien augmenté dans le temps et dans la dernière période, mais il demeure ultra minoritaire.

On le retrouve à travers les études chiffrées. Ces études varient selon les différentes enquêtes, mais ces chiffres sont tout à notable, il ne dépasse jamais les 1 à 2% des attaques. Une enquête considère qu'il y aurait 40 cas, en termes stricts, qui sont retenus de 1940 à 2010. Deuxième constat plus significatif, la notion surévalue la nature solitaire de la violence politique. Les enquêtes montrent que l'acte de violence est individuel, mais l'attentat s'inscrit en réalité dans une action collective.

Donc les terroristes solitaires peuvent agir dans un cadre familial radicalisé, c'est le cas d'ailleurs de l'auteur de l'attentat de Nice. Ils peuvent être incités par des groupes, ils sont aidés par la logistice. L'effet de logistique montre qu'on s'inscrit dans un collectif. Et donc sur le corpus des djihadistes français, les deux tiers des acteurs impliqués dans des attentats ou des projets d'attentats l'ont été par le truchement d'un groupe, contact amicaux, associatifs, carcéraux. Que conclure alors ? Eh bien le loup solitaire s'apparente bien à une pratique exceptionnelle.