Voyons après avoir établi un panorama de ces violences protestataires, les conditions de l'engagement dans la violence protestataire. Plusieurs modèles explicatifs ont été avancés. Citons d'abord le modèle dit des ressorts psychosociologiques. modèle des ressorts psychosociologiques. Alors l'une des principales références sur la violence politique est celle du sociologue américain Ted Robert Goerr. Il publie en 1970 un ouvrage qui s'appelle Why Men Rebel. Il n'a pas été traduit en français mais l'ouvrage a été largement commenté durant des décennies et à ce titre il est devenu on peut dire un classique de la littérature sur la violence politique.
Pour Ted Geer, le recours à la violence est intimement lié au degré de frustration commun au sein d'une population. En cela, il va prolonger et approfondir l'analyse proposée par James Davis sur les révolutions, et si vous vous souvenez, je l'avais cité dans la leçon sur la transition démocratique. Ce longueur, plus le niveau de frustration partagée est important et plus la probabilité d'une action collective violente est renforcée. Donc on voit que la frustration c'est un sentiment partagé au sein d'un groupe social.
Mais surtout elle se définit donc comme un décalage entre les attentes considérée comme légitime pour un groupe et les réalisations qui sont obtenues. C'est de là que est le ressort même de cette frustration, décalage entre ses attentes et les réalisations. Et lorsque le décalage est trop fort, alors la frustration peut aboutir à des violences contre les différents responsables qui sont supposés de cette situation. Cependant ce modèle s'appuie sur la formule d'une frustration qualifiée de relative. Deux raisons à cela.
D'abord c'est le fait qu'elle résulte d'une perception qui est subjective. On notera que ce sont ainsi rarement les catégories les plus pauvres qui se révoltent, contrairement à ce qu'on pourrait penser dans le sens commun. Ce sont plutôt celles qui évaluent leur situation comme insatisfaisante. Deuxième raison, c'est que la comparaison est souvent un facteur important et donc des groupes sociaux se comparent par rapport à d'autres, à ce que le pouvoir politique a pu concéder à d'autres catégories sociales, catégories qui se sont engagées, mobilisées et qui ont pu avoir recours à l'usage de la violence.
Goer indique alors quelques pistes pour mesurer cette frustration. La frustration se mesure à l'aune de différents paramètres, des variables, puisque bien sûr il s'agit de l'objectiver, pas simplement d'avoir une perception générale. On peut alors relever que les conditions matérielles sont importantes. On peut citer alors comme critères le niveau de salaire, le pouvoir d'achat, mais on peut aussi citer le sentiment de ne pas avoir d'emprise sur les décisions politiques, politique, le sentiment d'être écarté du pouvoir. A partir de ce modèle générique global, Goer a alors proposé trois trajectoires de recours à la violence politique.
Je vous en donne ainsi les grands traits en m'appuyant sur quelques exemples illustratifs. D'abord, on peut citer le modèle de la frustration du déclin ou de la frustration de crise. Modèle de la frustration de crise ou frustration du déclin. Alors dans ce cas de figure, les attentes sont plutôt stables, si on reprend un des deux critères donnés par Goehr. Mais en revanche, c'est la capacité d'obtention de ces aspirations qui, elles, déclinent. Donc la capacité ou la perception de la satisfaction de la réalisation est en déclin.
Une telle situation, vous l'aurez sans doute à l'esprit, correspond à des périodes de crise globales ou alors à des périodes de crise qui touchent un groupe social donné. Et le cas de la protestation violente des Gilets jaunes en atteste. Ce ne sont pas les plus précarisés, les personnes qui vivent par exemple dans certains quartiers, qui vont se mobiliser, mais on peut dire que ce sont plutôt les catégories populations qui appartiennent à ce que la sociologie appelle les petits moyens.
En effet, si l'on observe le salaire médian des mobilisés, il est plus élevé que celui des français. La situation est donc liée pour partie à la perception des difficultés. Donc là on voit très bien les attentes n'augmentent pas mais les mobilisés appartiennent à la catégorie de ce qu'on a appelé des des budgets contraints, avec des difficultés de vie. Goerre cite ensuite le modèle de la frustration, cette fois-ci, des aspirations. Dans ce cadre si on reprend nos deux crit attente et r les attentes vont augmenter fortement mais les possibilit de r sont relativement stables Donc là, ce sont vraiment les attentes et les aspirations qui sont insatisfaites.
Et donc ici, la violence politique, on l'aura compris, peut surgir en période de croissance ou même d'expansion économique. Elle peut intervenir en période de réformes politiques qui sont même favorables aux populations. Mais les réformes sont vues comme n'avançant pas assez rapidement. On peut alors citer un cas qui éclaire particulièrement ce type de situation. Cette frustration des attentes a servi à comprendre l'importance du recours à l'action violente par les agriculteurs dans les années 60. On dispose d'une thèse de science politique qui a été menée sur ces questions et qui a reproduit le modèle de Tedger.
Cette enquête a mesuré les actions violentes dans les années 60 et 70 qui sont particulièrement importantes. C'est un moment de fort recours à la violence aux biens, saccage de préfectures, manifestations émeutières, destruction de biens publics. Sur la période, le pic intervient en 1973 puis on a assisté à un relatif déclin. Il existe ensuite, je l'ai dit dans la vidéo précédente, des résurgences cycliques de ces violences agricoles. Une recherche a alors montré que la période de l'avènement de la Vème République est caractérisée avant tout par une modernisation forte du pays.
Croissance économique, transformation des infrastructures, vous le savez c'est la modernisation de la France et elle s'est accompagnée d'une amélioration considérable de la productivité en matière agricole. Or le processus de modernisation a paradoxalement engendré une conscience aiguë du retard du vécu des agriculteurs par comparaison à la situation des populations urbaines. C'est alors la volonté de la nouvelle génération donc dans les années 60 d'avoir accès aux mêmes conditions de vie et on a des données objectives qui ont permis de prendre conscience de ce retard. les données statistiques sur le niveau de vie, les données sur l'exode rural et qui vont offrir ces points de comparaison.
On voit alors que s'en suit une énorme attente de reconnaissance sociale de la part des exploitants agricoles. Or après les années 70, les attentes sont moins fortes alors que la situation ne s'est pas véritablement améliorée, mais il y aurait une sorte de résignation. La paupéralisation est vécue sous l'angle d'un donné. La dernière trajectoire que l'on peut citer alors à travers l'analyse de Goerr correspond à la situation la plus tendue. Le degré de frustration peut dire est alors maximal.
On peut alors le qualifier sous l'expression de la frustration de rupture. Troisième modèle, la frustration de rupture. Alors en l'espèce les attentes augmentent alors que les réalisations vont décroître fortement. Et donc là on voit, il s'en suit un décalage très fort entre les aspirations et l'accès aux biens ou à une reconnaissance sociale politique. Les deux courbes vont s'éloigner. Cette frustration elle sera d'autant plus forte que les attentes et leur réalisation ont d'abord augmenté ensemble. Goerr évoque alors le terme de frustration progressive mais ça correspond assez à ce que je qualifie de frustration de rupture.
Alors ce cas de figure il rappelle ici totalement le modèle de courbe en J inversée proposé par James Davis sur les révolutions. Alors au-delà du cas de la violence protestataire, on peut citer le cas basque en Espagne qui a servi pour caractériser particulièrement cette situation. Le mouvement indépendantiste basque violent naît en 1959 avec la création de ETA. Or, la violence terroriste d'ETA a été particulièrement forte au moment de la transition démocratique, donc le basculement du régime franquiste vers la monarchie constitutionnelle qu'on connaît aujourd'hui, dans les années disons 1970-1980.
On comptabilise plus de 200 morts en trois ans. Par comparaison, le mouvement indépendantiste n'avait fait que quelques dizaines de victimes durant vingt ans, depuis sa création. Question alors posée, pourquoi ce pic ? La situation politique s'améliore pour les basques, le régime autoritaire disparaît et un régime va progressivement se mettre en place de régime autonomiste pour les entités disons régionales pour aller vite. Alors une explication donnée résulte de la frustration des militants de Théâtre et du décalage entre leurs attentes et la réponse du nouveau régime démocratique en cours d'installation et de consolidation.
Ces militants se sont pensés comme l de la r au franquisme Or la r politique institutionnelle apport semble insuffisante par rapport leur engagement Et donc ils vont se percevoir comme les laiss pour compte de l de la d Ils sont également mal jugés au sein de la société. C'est la thèse principale qui est avancée par Xavier Chrétier pour qualifier ces deux périodes. Période de violence plutôt moins significative, modérée pendant 20 ans, et puis ce pic avec la transition démocratique.
Alors pour être complet sur ce modèle explicatif, on peut dire que Tadger accorde aussi une importance considérable au processus de justification qui vont renforcer la potentialité de violence. Il relève deux types de justification. Il va d'abord citer la justification normative. Justification, disons, c'est une catégorie un peu générique de normative qui est fondée, disons, pour aller vite sur des valeurs, des idées politiques, de la morale. Et donc on pense ici à certains propos tenus par des personnalités politiques aux petites phrases du président Macron sur la facilité à traverser la rue pour trouver un emploi.
Le fait aussi que les Gaulois sont difficiles à réformer. Or on voit comment la perception finalement de conception de valeur peut peser sur le sentiment de frustration. A cette justification en valeur normative s'ajoute, selon Goehr, la justification cette fois-ci proprement utilitaire. C'est le sentiment que l'action violente paie, elle va produire des effets. Là on peut penser naturellement au cas Corse dans la période récente où on voit qu'un certain nombre de mobilisations violentes sont perçues comme aptes à produire une réponse du pouvoir politique.
Alors un autre auteur va s'intéresser particulièrement aux mobilisations protestataires et va proposer un autre modèle théorique fondé cette fois-ci sur la structure de la société. Ce deuxième modèle explicatif est celui qui repose sur ce qu'on pourrait appeler la structuration sociale de la conflictualité. Après le modèle fondé avant tout sur des logiques de perception, regardons comment la structuration sociale de la conflictualité peut jouer sur l'avènement des violences. Nouvelle analyse, nouvel auteur. Cet auteur c'est Anthony Obershaw, sociologue américain, qui propose un modèle explicatif des formes prises par l'action collective.
Question centrale, pourquoi certaines mobilisations collectives sont pacifiées alors que d'autres sont violentes ? Il formule un schéma théorique des modalités d'action protestataire dans un livre intitulé Social Conflict and social movements. C'est un second livre classique mais cette fois-ci plus général. Il ne porte pas comme son nom l'indique sur la violence stricto sensu mais est centré sur l'ensemble des mobilisations collectives. Oberscholl va proposer une théorie générale fondée sur la nature de la stratification de la société. Donc à nouveau, assez simplement, j'espère que vous l'aurez compris, il s'agit de prendre des critères, des variables pour définir un certain nombre des faits sur des processus.
Il établit pour sa part deux variables clés. D'abord il va retenir le degré de structuration de groupement. Donc pour aller vite on pourrait dire des liens collectifs établis au sein de société. Il l'évoque alors comme ce qu'il appelle la dimension du lien horizontal, lien horizontal à l'intérieur de la société. Donc en simplifiant il s'agit du degré d'organisation d'une société. Est-ce qu'il existe des liens entre les communautés identitaires, des communautés dans la société traditionnelle régionaliste ou villageoise ?
Est-ce qu'il existe des syndicats fortement implantés ou est-ce qu'il existe ou pas un tissu associatif. Donc on voit que c'est l'enjeu de l'organisation qui est centrale. La seconde dimension correspond au degré de segmentation cette fois-ci d'une société. Et donc là il s'agit de mesurer la capacité d'intégration entre les élites, le pouvoir politique d'un côté et les autres catégories de la population. Donc là c'est plutôt une logique verticale. donc on pourrait aussi le formuler assez simplement est-ce que les catégories sociales peuvent et ont la capacité à peser sur le pouvoir central est ce qu'elles peuvent faire remonter leurs demandes autre enjeu important dans cette logique de segmentation est ce que les différentes strates de la société ont des liens entre elles ou est ce que c'est une société très cloisonnée on peut alors spécifier cette variable non pas cette fois-ci comme la variable organisationnelle, mais celle des cloisonnements verticaux d'une société.
A partir de ces 10 dimensions de mani th Ober a six cas de figure pr d dans son travail sous forme de tableau Je ne vous pr pas ces six cas de figure ce sera un petit peu fastidieux mais le modèle analytique est utile pour nous, s'agissant bien sûr de cette question de la violence. Elle est utile à deux titres. D'abord, globalement, elle permet de qualifier l'action collective pour un système politique dans son ensemble. Est-ce que dans un pays plutôt qu'un autre, on a un recours ou pas à l'usage de la violence, une mobilisation de type pacifié ou non ?
Mais ce modèle va aussi pour observer les mobilisations spécifiques par type de secteur de politique publique ou d'activité. On peut ainsi décliner sa grille analytique au secteur de l'éducation, à l'agriculture. Donc observer la situation des différentes mobilisations dans ces secteurs. Différents secteurs sont-ils des secteurs d'activités violentes ou non ? Autre interrogation, quelles sont alors les conditions dans ces sociétés qui favorisent un usage de la violence ? Si on reprend alors les données fournies par Robert Scholl, données théoriques, et bien il ressort que lorsque les groupes sociaux sont très encadrés et qu'ils ont des relais auprès du pouvoir, et bien les potentialités de violence s'amoindrissent.
On pense aux démocraties scandinaves avec de nombreux relais, des syndicats, des organisations, des instances institutionnelles de consultation. On peut aussi citer en France des secteurs à forte intégration avec des réseaux d'échanges qui existent et donc les demandes sont prises en compte. On voit comment ça peut apaiser des tensions. Et donc à contrario, si vous réfléchissez, on voit alors que la potentialité d'usage de la violence est plus probable en situation d'absence de relations directes avec le pouvoir, donc une société cloisonnée, segmentée et où et où il existe un faible degré d'organisation.
Faible degré d'organisation, mais société très segmentée, dans la classification et le tableau proposé par Oberscholl, c'est une situation particulièrement propice à la violence. Oberscholl va alors donner des cas illustratifs, ce n'est pas qu'un modèle purement théorique. Il cite notamment les mouvements des droits civiques aux États-Unis, au milieu et à la fin des années 60. La mobilisation des droits civiques vise à demander l'égalité des droits pour les populations afro-américaines et s'opposer à certaines lois ségrégatives et à la capacité à pouvoir aller voter notamment.
Or, Oberscholl constate une différence de type de mobilisation selon les zones géographiques. Dans les états du nord des États-Unis, au mid-ouest, c'est le cas notamment à Chicago, on a assisté à d'importantes vagues de violence autour de ces mobilisations des populations afro-américaines, donc milieu des années 60, 1966, à Détroit aussi. Or dans les États du Sud, qui sont pourtant, vous le savez, les plus ségrégatifs sur cette période, les mouvements protestataires ont été beaucoup plus pacifiques. Comment comprendre alors cette différence ?
Ce qu'on constate c'est que dans le sud les mobilisations sont fortement encadrées, elles sont organisées au sein d'un tissu associatif. La ségrégation a conduit à former des élites autonomes, des élites afro-américaines de classe moyenne. Les mobilisations sont aussi portées par des églises et donc le caractère non violent du mouvement a aussi permis des soutiens des médias locaux nationaux. A contrario au nord, le mouvement associatif ne s'est pas développé et donc la communauté afro-américaine est atomisée sans encadrement notamment religieux ou associatif.
Et donc la conséquence c'est un cycle d'émeutes qu'ont connu les villes que j'ai citées, Détroit, Chicago notamment, donc dans le Michigan ou l'Illinois. Si l'on applique alors la grille de lecture au cas français, le cas sans doute du mouvement des gilets jaunes est symptomatique de ce cas de figure. Les mobilisations sont typiques des mouvements sans organisation, des mouvements dits de nos jours « pair à pair ». On peut citer l'importance des groupes Facebook, le manque d'organisation syndicale, le manque aussi de service d'ordre.
On constate aussi que ce sont des personnes qui n'ont jamais manifesté. Près d'une personne sur deux, dans les ronds-points et les premières manifestations, sont alors ce qu'on appelle des primo-manifestants. Ensuite, et bien sur la durée, ces primo-manifestants composeront quand même encore un tiers des manifestations en moyenne. Cette remarque amène à faire intervenir une série de facteurs liés aux conditions du déroulement d'une mobilisation. C'est un troisième modèle explicatif. Il insiste sur le rôle des interactions avec les forces de maintien de l'ordre.