Nous allons nous intéresser aujourd'hui dans une nouvelle leçon à la question de la violence politique. Alors classiquement en première année on se doit d'évoquer les modalités de l'action collective. Il s'agit généralement de traiter de la nature des mouvements sociaux, des formes prises par les revendications. On peut citer l'usage des manifestations, des grèves. Mais la science politique doit aussi servir à expliquer, analyser, éclairer, il me semble, des processus aussi plus récents. Et donc j'ai décidé cette année de centrer la leçon relative à l'action collective sur l'usage de la violence.
C'est lié à l'importance prise par deux phénomènes historique d'abord le renouveau de la violence collective dans les mouvements sociaux. On a assisté à une tendance il me semble notable avec l'apparition du mouvement des gilets jaunes. Vous savez il s'agit pour rappel d'un mouvement revendicatif cyclique parti à l'origine d'une mobilisation anti fiscaliste contre les taxes sur les carburants en novembre 2018. Le mouvement mobilise à l'origine plus de 250 000 personnes en moyenne sur trois types de sites les ronds-points les lieux de pouvoir et prestige comme les Champs Elysées à Paris ainsi que les grands centres-villes.
Notons alors que 5% des manifestations génèrent de la violence en France dans les années 1980 et on peut voir que c'est un chiffre qui est relativement comparables sur la même période chez nos pays voisins. Or les manifestations des gilets jaunes sont quant à elles violentes à plus de 43%. De ce fait le mouvement des gilets jaunes se définit comme le mouvement social le plus violent depuis l'après guerre. Il ne s'agit pas cependant d'un épiphénomène sinon naturellement nous le traiterions pas.
Une base de données de la violence politique en France est disponible. Elle opère un répertoire de 1986 à 2020 donc sur un peu plus de 30 ans. Cette base montre que la dernière décennie regroupe plus de 40% des violences socio-professionnelles en France. Violences socio-professionnelles, ce sont celles qui mettent en jeu les syndicats de salariés, les agriculteurs sur des questions d'activité. Ensuite, second phénomène politique d'ampleur qui pousse à s'intéresser à ces ou engage à s'intéresser à ces questions de violence politique, c'est l'importance des attentats djihadistes qu'a connu la France durant la dernière décennie et bien sûr au delà les démocraties occidentales.
L'objet de cette leçon consiste dès lors à présenter quelques modalités analytiques de ces phénomènes. Essayons au préalable dans ses propos introductif de qualifier la violence politique. Alors assez simplement, il y a beaucoup de définitions. Disons qu'elle peut se définir comme des atteintes aux biens ou aux personnes, d'abord menées par l'État, ensuite engagées par des groupes protestataires afin d'agir sur l'État. Enfin, cette violence politique est également établie par des groupes sociaux en conflit entre eux sur, disons ce qu'on pourrait appeler un ordre de vie et qui va engager l'unité de la communauté politique, tel que je l'avais défini dans les premières leçons.
Alors je m'appuierai particulièrement pour cette leçon sur les travaux écrits de mon collègue le professeur Xavier Chrétier qui est l'un des spécialistes en France de cette question de la violence politique. Classiquement il a alors distingué trois types de violence politique. La violence instrumentale elle renvoie une action collective qui utilise la violence comme une ressource afin d un objectif donn S la violence passionnelle celle est différente, elle résulte d'une pulsion émotive, elle est abrupte, elle résulte souvent d'une dérive, d'un processus.
Vous l'aurez à l'esprit, c'est le cas de manifestations pacifiques qui vont se transformer en émeute. Parmi les premiers travaux pionniers qui ont traité de la violence passionnelle, citons ceux de Gustave Le Bon. Gustave Le Bon publie « Psychologie des foules » en 1895. L'ouvrage est resté célèbre mais fait parfois négligé et j'insiste, il s'agit avant tout d'un essai et non pas d'une étude de la sociologie naissante, des sciences sociales. On pense bien sûr, ça s'inscrit à peu près au même moment, que la naissance de la sociologie française avec notamment les travaux d'Emile Durkheim.
A ce titre donc, le livre revêt surtout un engagement, une teneur politique. Le bon caractérise en effet de manière très critique les mobilisations collectives. L'auteur va dénoncer l'action des mouvements ouvriers, des syndicats. Il diagnostique aussi une véritable crise de civilisation. Néanmoins, Le Bon nous a légué deux idées fortes assez intéressantes sur cette violence colérique ou passionnelle et c'est pourquoi l'ouvrage est encore cité de nos jours. Il insiste premièrement sur les phénomènes de contagion, de mimétisme. On voit comment la violence se propage au sein des individus au cours de l'action, se libère alors ce qui correspond à une sorte d'instinct bestial du processus émeutier.
C'est un phénomène que l'on retrouve communément dans ce type d'engagement et d'action. Il relève aussi l'importance du rôle des meneurs. La foule est un troupeau qui ne saurait se passer de maître écrit-il ainsi. Enfin on citera une dernière dimension au type de violence politique, la violence identitaire. C'est celle qui a notamment été particulièrement caractérisée au delà d'autres auteurs par mon collègue que je citais, Xavier Chrétier. La violence identitaire, elle peut être décomposée en deux dynamiques. Elle peut viser à assigner une identité, identité disqualifiante, à ceux qui vont subir la violence.
Et ici, j'entraînerai peu dans cette leçon, mais mais on peut penser à des massacres d'ampleur, des violences de masse. On pense au massacre des Tutsis par les Hutus au Rwanda. Mais cette violence identitaire, elle peut chercher aussi à ériger une identité, cette fois-ci par la violence. C'est ici, classiquement, le cas de mouvements terroristes séparatistes, indépendantistes. On peut évoquer le mouvement ETA aux Pays Basques et Espagnols, sans doute de la même catégorie on pourrait retrouver les courants suprémacistes racistes blancs dans certains pays occidentaux le recours à la violence mérite enfin d'être envisagé comme une forme d'action collective un outil pour faire pression sur le pouvoir politique dans ce cadre et toujours ces propos introductifs je m'appuierai sur la typologie proposée par une spécialiste sociologue des mobilisations protestataires, c'est l'Itanienne Donatella della Porta.
Sa typologie me semble très claire pour comprendre les types de recours à la violence en politique. Elle a choisi de retenir deux types de critères, deux dimensions. Elle retient d'une part la forme organisée de la violence politique, D part elle tient compte du degr d Est que la violence est forte ou est qu est plus ou moins faible A partir de ces deux dimensions organisation et intensit cela conduit quatre types de violences politiques que l peut retrouver dans le cadre de l'usage qu'il en est fait dans nos démocraties contemporaines.
Il existe ainsi une violence inorganisée de bas niveau, c'est la manifestation qui va dériver en actions violentes. On peut citer une violence cette fois-ci organisée, toujours de bas niveau. Ici l'on songe à la protestation radicale parfois menée par des groupes d'intérêts comme par exemple les agriculteurs. Si l'on suit alors ces critères, vous m'aurez compris, s'ajoute une violence cette fois-ci inorganisée mais de haut niveau, elle qualifie cette fois-ci les émeutes. Enfin dans la typologie on constate une violence organisée de haut niveau, elle correspond quant à elle, vous l'aurez aisément identifié, au terrorisme.
Ce préalable ayant été ainsi posé, on va au cours de cette leçon s'intéresser à trois enjeux spécifiques. Déterminer les modalités de la violence protestataire, donc celle qui est plutôt portée par les groupes d'intérêt, examiner la spécificité du terrorisme et on s'intéressera au terrorisme djihadiste. Enfin, et c'est un enjeu important de cette analyse de sciences politiques, c'est présenter des modèles explicatifs du recours à ces types de violences en politique. Commençons donc par observer quelques grandes données relatives donc à la violence protestataire.
Alors on qualifiera cette violence protestataire comme une violence d'interpellation ou de négociation vis-à-vis du pouvoir politique. Donc si l'on reprend la typologie que je viens de vous présenter proposée par Donatella della Porta, si vous repensez à ces quatre types, la violence protestataire prend forme au moins à travers trois des quatre types que je viens de citer. Elle est utilisée en premier lieu par les mouvements sociaux, des mobilisations collectives qui visent à revendiquer un intérêt ou une cause.
Plus ou moins structurées, ces violences peuvent être portées par des groupes d'intérêt comme les syndicats ou des associations. On peut alors essayer d'abord de relever les conditions qui peuvent induire le recours à la violence. Un certain nombre d'études, des données statistiques aussi, permettent de repérer ces différentes conditions. D'abord, la menace qui pèse sur le statut du groupe d'intérêt dans son environnement est un élément important. L'activité professionnelle des populations se trouve alors menacée. Ça va impacter durablement le mode de vie et et la condition de ces populations.
Dès lors, ces populations vont être tentées d'utiliser la pression violente. On citera historiquement le cas des viticulteurs, face notamment à la concurrence accrue des importations, on l'a connu en France dans les années 70, les métallurgistes aussi dans les années 80 en France, mais également au Royaume-Uni pendant l'ère Thatcher. Ensuite, autre condition importante, la nature des revendications va aussi parfois conduire à une propension à l'usage de la violence. Si les objectifs sont intransigeants, inacceptables par les pouvoirs publics, donc plutôt jugés irréalistes, cela aboutit parfois à des postures jusqu'au boutiste.
Et donc, dans une base de données des manifestations violentes, Il ressort que plus de 75 donc peu pr les deux tiers des incidents s de revendications dont les protagonistes ne sont pas s du tout qu seront entendues Donc ces mobilisations violentes sont li avant tout l des revendications On peut citer la demande de reprise d'entreprise par l'État, par exemple, ou la revendication d'une continuité de l'activité. donc c'est le cas notamment des manifestations d'employés licenciés les travailleurs des chantiers navals, les mineurs du nord aussi qui ont connu ce type de mobilisation la troisième source de violence protestataire qui a été relevée notamment par Xavier Crétier que j'ai cité, tient à la tradition ou à la culture de l'action collective cette fois-ci on peut dire que c'est aussi la tradition radicale qui a pu être fondatrice d'un groupe historiquement.
Et donc on voit comment le groupe social a tendance à recréer les épisodes de lutte, une sorte de passé glorieux. On songe ici au mouvement étudiant par rapport à mai 68, et puis il y a certaines catégories socioprofessionnelles qui s'inscrivent dans ces moments de lutte ou cette historique de la lutte. C'est une logique qui est extrêmement présente chez les artisans et commerçants. Ici, en France, la référence est la mobilisation antifiscaliste de Pierre Poujade, menée autour de 1954-1955 principalement.
La révolte a donné naissance à un terme, le Poujadisme, avec une opposition violente aux différents contrôles fiscaux, et le mouvement a donné lieu à la création d'une organisation l'union démocratique des commerçants et artisans, l'UDCA. Peut-être connaissez-vous ce mouvement parce qu'il va évoluer en présentant des candidats aux élections législatives en 1956 et Jean-Marie Le Pen est l'un des premiers députés issus de ce courant. Dans ce cadre, l'absence de tradition manifestante joue aussi. Cette fois-ci, c'est la méconnaissance de la capacité à encadrer les personnes, à les modérer, la connaissance aussi du respect des trajets qui doit être mené dans une action manifestante, et bien cette méconnaissance peut conduire aussi à une radicalisation.
Dès lors dans ce panorama assez rapide, on peut alors caractériser quatre types de groupes d'intérêts qui historiquement ont eu recours à l'action collective violente en France. D'abord les agriculteurs avec notamment les éleveurs, les producteurs de lait et les marins pêcheur. Seconde catégorie importante ce sont la catégorie des indépendants donc des artisans commerçants. On citera comme troisième catégorie les salariés d'entreprise en difficulté donc mobilisés contre des cessations d'activité et dans la période récente on voit un nouveau répertoire d'actions qui a été renouvelé réapparu depuis mai 68 c'est la séquestration de cadres d'entreprise qui est réintervenu après la crise des subprimes, donc autour, tout début des années 2010.
Enfin, dernière catégorie de groupe, c'est la violence qui est utilisée par les étudiants mais aussi les groupes séparatistes qui eux vont revendiquer une reconnaissance d'un droit spécifique. Ça peut être l'enseignement d'une langue régionale, un statut d'autonomie, on songe bien sûr ici au cas corse. Comment alors comprendre ce basculement dans la violence, le recours à des modes d'action radicaux ? Autre question importante c'est pourquoi ces violences apparaissent-elles à certains moments et pas à d'autres ? On peut alors voir que plusieurs modèles explicatifs ont été avancés pour permettre de comprendre ce type de mobilisation.