Alors, dernier axe de notre leçon consacrée à la délimitation de ce qu'est la science politique, on peut voir que la discipline est enfin établie, construite par une véritable autonomisation vis-à-vis d'autres disciplines. Voyons alors quelques exemples d'histoire de la discipline pour bien sûr achever cette présentation. D'abord on peut s'interroger sur le moment véritablement de l'apparition de la science politique. Se pose la question des pères fondateurs. En tant que discipline scientifique on peut raisonnablement dater l'apparition de la discipline autour de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle.
La structuration alors de la discipline varie selon les pays, mais de fait ça peut paraître surprenant car il existe bien des écrits intellectuels, théoriques, notamment philosophiques sur le politique, écrits qui sont extrêmement anciens. En Occident, on cite souvent la typologie des régimes politiques issus des auteurs antiques de Platon ou d'Aristote. On évoquera pour partie dans une leçon cette question de la typologie des régimes. Sont également cités bien sûr les travaux de Montesquieu et donc la question des Lumières, qui est un moment clé, bien sûr, dans la délimitation du politique.
Mais la démarche demeure tout de même assez différente d'une discipline scientifique. Cela ne veut pas dire que l'ensemble de ses écrits relève que d'une réflexion philosophique. Mais on peut évoquer simplement des prémices d'une démarche de sciences sociales. C'est en tout cas, selon cette lecture, que le voient certains auteurs et on peut citer notamment Raymond Aron qui a publié « Les étapes de la pensée sociologique » qui ont pu être tirées de différentes conférences qu'il a pu donner. « Les étapes de la pensée sociologique » de Raymond Aron qui nous permettent de saisir alors cette question véritablement de la manière d'envisager la discipline selon les époques.
Et de fait, aux côtés de Durkheim, de Max Weber ou de Montesquieu, il va traiter de Marx, de Tocqueville et donc d'auteurs extrêmement variés. C'est dû au fait qu'il va dissocier ce qu'il appelle la sociologie analytique et empirique, donc celle que j'ai indiquée dans nos prémices de leçons, fondée sur des corrélations de variables, des données récoltées, et donc qui va se développer aux États-Unis dans les années 60, et sur laquelle se fonde de fait la science politique aujourd'hui.
Face à cette approche, il évoque une sociologie synthétique et historique qu'il entend pratiquer, fondée alors sur le recours et la présentation des textes des grands auteurs, notamment depuis l'Antiquité. Mais véritablement, ce qu'on peut dire, c'est que le développement de la discipline, elle intervient en Occident par des initiatives institutionnelles qui sont intervenues véritablement de la seconde moitié du XIXe siècle. On peut indiquer sans doute un grand trait, quelques grandes phases. L'institutionnalisation va se faire en deux temps.
Première période qu'on peut citer de 1875 à la veille de la première guerre mondiale. C'est véritablement la première naissance de la science politique, au sens contemporain. Ce mouvement passe alors par la création de structures spécifiques. Je vous en citerai de manière assez descriptive quelques-unes. C'est un grand moment de réflexion intellectuelle. On va créer l'école libre des sciences politiques à Paris en 1872. la School of Political Science de Columbia University qui est alors créée à peu près au même moment dans la ville de New York au nord de Manhattan en 1880 et naturellement la London School of Economics and Political Science qui est créée quelques temps après en 1895.
Premier temps alors, l'approche scientifique du politique se fait jour à partir de quelques références importantes. Je vous citerai simplement quelques auteurs significatifs qui sont alors intervenus comme précurseurs sur des questions qu'on va retrouver dans nos leçons qui ont été ensuite retravaillées. Premier auteur important, André Siegfried, qui publie alors une œuvre fondamentale, le Tableau politique de la France de l'Ouest. Elle paraît en 1913, Tableau politique de la France de l'Ouest d'André Siegfried, qui est un candidat malheureux à la députation à plusieurs reprises et donc il est un des premiers en France à chercher à comprendre des lois tendancielles des conditions qui expliqueraient son Et donc il va retracer des d des votes des et il constate des grandes stabilit canton par canton et va déterminer un certain nombre de lois tendancielles que nous verrons plus avant.
Aux États-Unis, la science politique américaine naît de cette logique de science appliquée, ce qu'on a pu appeler la policy sciences ou policy analysis, avec un auteur comme Woodrow Wilson. Et donc là, c'est un autre rapport véritablement à la société puisque la science politique doit donner des outils nécessaires aux décideurs pour améliorer le gouvernement. Et donc, c'est véritablement les prémices de l'analyse des politiques publiques qui vont naître à ce moment-là. Nous sommes là aussi à la fin du 19e siècle, début du 20e siècle.
Deuxième grande période alors, après ces moments des précurseurs, après la seconde guerre mondiale, la discipline va se construire de manière autonome, pays par pays. On peut citer le cas français avec la création d'une association française de sciences politiques à la sortie de la guerre en 1949, et qui va s'appuyer sur une revue structurante qui crée un statut académique, la revue française de sciences politiques, qui est créée deux ans plus tard. Sont alors créés des diplômes spécialisés, une fondation nationale des sciences politiques qui va contribuer à la structuration de la discipline.
On peut alors voir qu'il existe une unité autour des questionnements, questionnements notamment sur l'objet, des problématiques, et qui conduisent la discipline à se dissocier autour, on pourrait dire, de quatre branches ou sous-branches de la disciplinaire. Je citerai d'abord l'existence de la théorie politique qui va s'intéresser essentiellement aux logiques d'histoire des idées, mais aussi aux logiques prescriptives normatives dans certains pays. Essayez de s'interroger sur les logiques de bon gouvernement. Deuxième branche importante, la sociologie politique qui est centrée cette fois-ci sur le champ politique, mais aussi sur les comportements politiques, notamment la sociologie électorale, participation et les mobilisations collectives.
La sociologie politique va s'intéresser aussi, élément important de notre notion, au travail et à l'activité des professionnels de la politique. Troisième sous-branche important, c'est développer l'analyse des politiques publiques ou sociologie de l'action publique qui est centrée sur la question de l'administration et de ses politiques publiques. On peut enfin citer les relations internationales qui vont alors s'intégrer de manière importante à la discipline de manière significative. Je citerai de manière adjacente le développement important dans certains départements, notamment aux États-Unis, de la politique comparée qui est devenue une véritable souveranche autonome au sein de la discipline.
On voit ainsi qu'on a une structuration progressive institutionnalisée de la discipline. Mais afin de s'autonomiser, la science politique a dû se détacher d'autres disciplines. Elle s'est principalement détachée en France de deux disciplines, le droit d'une part et l'histoire d'autre part. Autonomisation vis-à-vis du droit d'abord. C'est particulièrement vrai en France. Aux États-Unis, on peut dire que des départements de sciences politiques se sont construits dans le cadre de départements de sociologie politique. On a une tradition de l'école de Chicago, d'enquête de terrain, qui s'est développée en sociologie urbaine, et qui a notamment été reprise et appliquée pour étudier les mobilisations collectives, la participation politique, notamment de populations paupérisées africaines et américaines aux États-Unis.
En France, la science politique a été historiquement rattachée d'abord aux droits publics, c'est lié à la structuration disciplinaire, et donc les premiers à s'intéresser aux faits politiques sont avant tout ce qu'on pourra qualifier des juristes sociologues. Ils se qualifient d'ailleurs eux-mêmes de juristes sociologues. En réalité, ils ont pu s'interroger à la question de l'État, à l'objet du politique, également au gouvernement représentatif, au sondage d'opinion, donc à des questions qui sont des questions de sciences politiques. Ces juristes sociologues, on retrouve quelques grandes figures tutélaires que je peux, dans le cadre de cette introduction, vous citer.
Le bordelais Léon Dugui, qui était doyen de la faculté de droit de Bordeaux. On peut citer également Maurice Soriou à la faculté de droit de Toulouse et à Paris, Ferdinand Larnode, qui sont sans doute parmi ceux qui se sont int ce type de questionnements Et de fait d la fin des ann 1890 L Dugui nous dit que le droit est une des sciences sociales sp de la sociologie Et il considère que la sociologie comprend deux parties principales, le droit d'une part et l'économie politique d'autre part.
Cette approche portée au sein des facultés de droit va s'opposer à celle qui est alors portée après la création de l'École libre des sciences politiques. Émile Boutmy, l'un des cofondateurs de l'école, va alors opposer l'approche proprement juridique de l'approche des sciences sociales. Il indique que, selon sa lecture, les sciences juridiques seraient essentiellement déductives, alors que les sciences politiques sont, en grande majorité, expérimentales et inductives. Et donc on voit comment il veut inscrire, de ce point de vue-là, les questionnements des sciences politiques au sein des sciences sociales et des nouvelles méthodes de la sociologie qui interviennent alors à cette fin du XIXe siècle.
On constate alors que l'approche de la politique est centrée sur cette période sur deux aspects, les institutions au sens classique, donc l'organisation de la vie politique, l'agencement institutionnel, on peut parler du parlement, de la présidence bien sûr, mais également des règles du fonctionnement de la vie politique, ce qu'on appelle parfois le droit politique. Première conséquence avec cette approche restrictive portée par les juristes, l'approche du politique est demeurée longtemps excessivement normative. On le voit très bien autour d'une expression qui est empruntée à un professeur de droit constitutionnel, la politique est vue comme saisie par le droit.
Et donc l'idée qui prévaut, c'est que la vie politique est déterminée par les institutions. Donc une réforme institutionnelle va impliquer mécaniquement un changement politique. On peut dire que selon cette lecture, disons proprement juridique, la règle définit la vie politique. Il y aurait une sorte de détermination mécanique. Les comportements sont déduits de la règle juridique. L'autonomisation de la science politique tend justement à montrer que cette vision peut être sans doute relativisée, nuancée, si ce n'est parfois contestée.
On peut prendre là aussi des exemples à titre illustratif. Je prendrai comme exemple la thèse de l'impact de la réforme des institutions de 1962 sur la bipolarisation de la vie politique. Impact de la réforme de 1962 sur la bipolarisation de la vie politique dans le cadre français. La bipolarisation a dominé en France la vie politique jusqu'en 2017. Qu'est-ce que c'est que cette bipolarisation ? Elle désigne le fait que la vie politique est alors structurée en deux pôles, d'où l'idée de polarisation, un pôle de gauche et un pôle de droite qui s'opposent, se font face.
Ces deux pôles sont même constitués d'une pluralité de partis politiques, des courants socialistes communistes à gauche, la droite et le centre avec différentes formations pour la droite. Et donc la thèse qui a longtemps été soutenue, c'est que cette bipolarisation de la vie politique naît d'une réforme constitutionnelle sous la Ve République. C'est l'avènement de l'élection du président de la République au suffrage universel direct. Du fait de cette élection, les partis des mêmes tendances politiques de gauche et de droite sont dû s'allier pour emporter au second tour de l'élection et donc ne pas être divisés face au camp d'en face.
Logique de bipolarisation créée par une réforme constitutionnelle. Or ce qu'on constate, on se retrouve dans nos logiques de rupture du sens commun La science politique a montré que la bipolarisation est bien plus tardive Que simplement les effets de cette réforme de 1962 Elle n'intervient pas dès la mise en place en réalité de la réforme à partir de 1965 On constate qu'il n'y a pas eu d'effet direct Et donc la bipolarisation, cette opposition de deux blocs très structurés n'intervient véritablement qu'après le milieu des années 70, 1974 sans doute.
De ce fait, pendant très longtemps, le centre demeure une force politique relativement autonome. Je n'ai pas à rentrer dans les détails, mais j'espère que vous avez saisi bien sûr cette logique. Donc, première conséquence avec cette lecture juridique, c'est qu'on a une vision mécanique de l'effet de droit sur la vie politique qui peut être relativisée. Deuxième conséquence de cette lecture juridique ou de domination juridique sur le politique, ce lien entre droit et sciences politiques conduit à considérer que une part du champ du politique n pas trait Il y a bien une zone d de mani importante Le droit constitutionnel que vous n pas m de traiter la question des mobilisations collectives la question de la sociologie électorale, de manière importante.
Et donc de ce fait, un pan véritablement des questionnements politiques ne sont pas traités dans le cas de l'approche proprement juridique. Ces deux limites expliquent pour partie la différenciation qui est progressivement intervenue. Première autonomisation, elle s'est donc effectuée vis-à-vis de la lecture et de l'approche de l'objet proprement juridique. La deuxième grande autonomisation, et j'en terminerai dans cette leçon par cet aspect, elle s'est opérée comme je l'ai indiqué vis-à-vis de l'histoire. Première distinction relativement simple, la science politique s'occupe du temps présent alors que l'histoire se focalise sur le passé.
Or ce qu'on constate c'est que cette différence temporelle est en fait beaucoup trop succincte. Opposition entre une science poétique du temps présent et une histoire fondée sur la logique chronologique du temps passé. De fait, un problème important intervient, c'est où placer la césure. autant d'internet, de communication instantanée véritablement, qu'est-ce qui relève déjà du passé et d'un fait historique et donc est-ce que traiter des élections présidentielles de 2012 c'est déjà de l'histoire politique ou est-ce que c'est véritablement faire de la science politique pour vous est-ce que la personnalité de Nicolas Sarkozy doit s'inscrire dans une logique historique ou est-ce que poser des questionnements sur son mandat participent d'une approche de sciences politiques.
Et de fait, dans le cours de sciences politiques, on le fera dès la leçon suivante, on va s'intéresser à des événements qui sont survenus au XIXe siècle, au courant même du XXe siècle. Dès lors, ça signifie que la différence ne provient pas de la césure temporelle. Alors naturellement, la pure histoire événementielle est dépassée. Elle n'existe pas ou n'existe plus. mais tout de même on peut citer une grande différence entre la démarche historique et la démarche de sciences sociales ou de sciences politiques.
Alors je suis conscient que je vais simplifier car il existe de nombreux courants historiques, courants de la micro-histoire, de l'histoire sociale, il existe des courants de l'école des annales, l'histoire conceptuelle des idées, j'en citerai pour partie certains de ces courants, mais ce qu'on peut dire tout de même c'est qu'il y a une différence d'approche qui est tout de même notable. l'histoire revêt, quoi qu'on en dise, une dimension qu'on pourrait appeler une dimension idéographique. L'histoire revêt une dimension idéographique.
Le terme signifie que l'approche historique vise à établir la véracité des faits du passé et donc elle part des éléments concrets du réel, elle va s'appuyer sur un fait narratif. Et donc l'historien est attentif à la particularité de l'événement mais ce fait narratif bien sûr il sert à la modélisation, à des explications, mais le fait narratif est indépassable. Il y a bien à travers l'approche historique une mise à jour de ce qu'on peut appeler le fait véridique, mise à jour du fait véridique.
Paul Veyne, grand historien notamment de l'Antiquité, l'explique très bien dans son livre Comment on écrit l'histoire. L'historien note que l'histoire ne s'intéresse pas à la singularité des événements individuels mais à leur spécificité. Cela signifie bien que cette singularité peut être utilisée pour établir des caractéristiques, pour comprendre le poids d'un événement, une date spécifique, mettre en perspective aussi des processus. Mais on voit bien que le point de départ est bien ce fait véridique. Donc face à cette approche plutôt idéographique, la science politique revêt quant à elle une dimension qu'on pourrait appeler une dimension nomothétique, dimension nomothétique.
Ça signifie que la science politique, quant à elle, vise à tirer des lois générales, c'est son objet, à partir des cas constatés. Et j'ai commencé à le faire en vous donnant des cas illustratifs. Donc la connaissance et la description des faits n'est jamais centrale, première. L'objet premier c'est bien avant tout le modèle analytique. Et donc pour un politiste, le cas se veut typique d'un ensemble beaucoup plus large de phénomènes. A partir donc de l'autonomisation entre ces disciplines, s'est construit véritablement la discipline de la science politique.