... Nous avons donc réussi à déterminer quel était l'intérêt commun des États, c'est-à-dire le plus petit commun dénominateur de tous les États sur la scène des relations internationales, à savoir la sécurité. Et dès lors, nous avons pu déterminer la structuration du discours que les États entretiennent entre eux, à savoir le discours diplomatico-stratégique. Et dès lors, nous pouvons passer à la troisième partie de ce premier chapitre consacré à l'examen des relations entre les États et seulement entre les États, ce qui est loin de représenter l'ensemble des relations internationales, nous allons désormais nous intéresser à la scène inter-étatique dans son ensemble.
Cette scène inter-étatique est trop souvent présentée comme étant le théâtre d'une anarchie absolue, les États se trouvant dans la situation des gladiateurs de Hobbes condamnés à se combattre dans l'arène en permanence et jusqu'à la mort. En fait, il n'en est rien. Si l'on regarde la situation que nous connaissons en Europe, une situation inimaginable, puisque depuis 85 ans nous vivons en paix, une période extraordinairement longue au regard des anciennes pratiques européennes, Eh bien, nous nous apercevons que les alliances, que ce soit l'OTAN, que ce soit le cadre de l'Union européenne, a véritablement fait reculer la guerre.
On n'a pas mis la guerre hors la loi, bien évidemment. On ne s'est pas débarrassé définitivement du phénomène guerre. Mais une guerre aujourd'hui est inenvisageable, alors même que par le passé, Nous sommes par trois fois rentrés en conflit direct avec notre voisin allemand, notre voisin le plus immédiat. Et donc, il faut avoir une lecture plus nuancée des relations inter-étatiques pour comprendre la situation actuelle dans laquelle la guerre entre États a véritablement reculé et est sous contrôle.
Mais avant d'en arriver là, il me semble important de nous intéresser à une question de vocabulaire, une question de sémantique. On parle indifféremment de système international, de société ou de communauté internationale. Et il me semble important de revenir sur ces thèmes avant de poursuivre pour mieux comprendre la structuration de la scène inter-étatique et la nature ambivalente des relations qui se sont développées entre des États qui sont à la fois en compétition mais qui peuvent également souhaiter coordonner leur politique.
Des États qui ont des relations certes d'hostilité, mais des relations qui n'excluent pas pour autant de possibles relations d'amitié. Donc c'est cette ambivalence qu'il faut essayer d'étudier à travers les différents termes que l'on utilise pour qualifier la structure des relations internationales. Alors le premier thème, celui qui vient le plus souvent à l'esprit, est le thème du système international. La définition la plus classique nous est fournie par Michael Brecher, qui définit un système comme un ensemble d'acteurs soumis à des contraintes intérieures, ce qu'il appelle le contexte, et à des contraintes extérieures, l'environnement international.
Ces acteurs étant placés dans une configuration de pouvoir donné, la structure, c'est-à-dire soit on est dans une structure bipolaire, unipolaire ou multipolaire, est impliquée dans des réseaux réguliers d'interaction. Or cette notion de système international est extrêmement déterministe car les contraintes intérieures et extérieures, les contraintes liées à la structure sont telles que la politique des États est très peu autonome. La politique des États est conditionnée par l'ensemble de ses contraintes. Et l'auteur qui a poussé le plus loin l'analyse systémique en relations internationales est l'américain Kenneth Rawls, qui considère même que la politique étrangère des États ne relève plus des relations internationales, puisque cette politique étrangère est conditionnée par l'ensemble de ses contraintes. et la politique étrangère doit être davantage analysée comme un processus d'adaptation de politique publique plutôt que comme une question de relation internationale.
Et Kenneth Wolfe, dans Theory of International Politics, nous donne le moyen le plus simple pour définir le syst international C le syst international qui se d par trois principes Le principe ordonnateur il s donc de voir la nature du syst s est totalement anarchique plus ou moins ordonn plus ou moins hi Ensuite, il faut s'intéresser au principe de distribution, c'est-à-dire voir à un moment donné quels sont les critères de la puissance et voir comment cette puissance est exercée et distribuée à l'échelle de la planète.
Et enfin, le principe de différenciation, à savoir comme les cellules, il y a plusieurs stades possibles pour des cellules et là, il emprunte à la biologie moléculaire, comme il emprunte d'ailleurs à la sociologie de Durkheim. Le principe de différenciation nous fait comprendre qu'il y a trois états possibles pour un système international. Soit nous sommes dans un monde pré-ouestphalien, soit nous sommes dans un monde ouestphalien, soit nous en sommes dans un monde post-ouestphalien. Donc la notion de système est extrêmement déterministe, on parle à cet égard de systémisme et l'autonomie des États est conditionnée par l'ensemble des contraintes structurelles et systémiques qui pèsent sur eux.
Le deuxième terme qui revient souvent est le terme de société internationale. La société internationale correspond à un stade supérieur de structuration. C'est un stade qui correspond, et de l'ébule, l'auteur de l'ouvrage « An Archical Society » situe la création de la société internationale au XVe siècle. Quand les États engagés dans des processus réguliers d'interaction ont ressenti le besoin de codifier leurs relations. Et la société anarchique d'Ed Lebel a deux caractéristiques. Déjà, elle est consciente et deuxièmement, elle est autorégulée.
C'est un phénomène conscient, c'est-à-dire qu'à l'inverse du système qui apparaît de manière automatique quand il y a un nombre d'interactions suffisant, la société naît d'un désir clairement exprimé par plusieurs États de codifier leurs relations. Et Edelabulle, c'est l'origine de sa société internationale à la publication du « Des juris belis ac pacis » de Grossius, qui est à l'origine du droit international public. Le droit international public qui est justement le code de conduite au quotidien des États, c'est-à-dire les règles sur lesquelles les États ont accepté de s'engager pour faciliter, pour fluidifier leurs relations.
Et ces règles qui sont basées sur leur consentement, puisqu'on ne peut pas à priori imposer à un État une règle qu'il n'aurait pas préalablement acceptée, ces règles sont malgré tout contraignantes, comme le dit l'adage « pacta sunt servanda ». Donc on a véritablement une volonté consciente capable de créer des obligations dans l'intérêt de la société, mais également dans l'intérêt de chacun des participants à cette société. Et la deuxième caractéristique de cette société, c'est qu'elle est autorégulée, c'est-à-dire que commencent d'apparaître des mécanismes qui sont en mesure de juguler l'anarchie internationale.
Et le titre de l'ouvrage d'Edelebul est très intéressant. Il parle de société anarchique. C'est-à-dire qu'on a, pour définir la société internationale, un terme ambivalent, puisqu'on a à la fois l'idée d'une société, c'est-à-dire d'un pacte social à l'échelle de la planète qui aurait pu être conclu entre les États, mais d'un autre côté, il y a une anarchie qui perdure. Et cette lecture de Edelabule est extrêmement intéressante, elle s'inscrit dans ce que l'on appelle l'école anglaise des relations internationales.
Cette lecture est extrêmement intéressante puisque plutôt que de nous décrire les relations interétatiques comme une scène d'affrontement ou de guerre permanente, il nous décrit une scène dans laquelle il y a à la fois de la compétition, mais il y a aussi de la collaboration. Comme je vous disais précédemment, c'est une scène sur laquelle il y a à la fois des relations d'amitié et en même temps des relations d'hostilité. Enfin, le troisième thème qui réapparaît, qui apparaît régulièrement, est le terme de communauté internationale.
Alors là, j'aimerais faire une nouvelle parenthèse, puisqu'il est clair que les instruments de la sociologie politique classique ne sont pas transférables aux relations internationales. On l'a vu avec un auteur comme Marcel Merle, qui a le syst international en utilisant les instruments de David Easton et Marcel Merle consid qu n avait pas de syst politique international au sens o la sociologie interne l puisqu n avait pas de processus r de r Il en est de même lorsqu'on s'intéresse à la notion de communauté internationale et qu'on fait le parallèle avec la notion de société internationale.
La communauté apparaît a priori en sociologie intérieure avant la société qui nécessite l'existence d'un droit écrit. La communauté, si on se réfère à Ferdinand Thoniz, la Gemeinschaft, repose sur un ciment de valeurs communes qui soudent le groupe, le clan, la tribu, la communauté primaire, la communauté d'origine. Et la société, la Gesellschaft, est à un niveau supérieur de structuration à partir du moment où une règle écrite vient codifier les relations au sein de l'ancienne communauté. Eh bien, en matière de relations internationales, si la société internationale apparaît avec le droit international public, la communauté internationale apparaît dès lors qu'il y a un certain nombre de normes internationales qui sont de sorte de prescriptions de droits publics qui s'imposent aux États, même en dehors de leur consentement. la communauté internationale étant là pour créer ces normes d'ordre public qui s'imposent aux États.
Alors la communauté internationale a trois caractéristiques. Déjà, elle s'intéresse et elle permet de comprendre des responsabilités particulières qu'assume cette communauté pour des problématiques transversales que les États ne peuvent pas prendre en charge individuellement. Je pense notamment aux questions d'écologie, aux questions environnementales ou aux questions de droit de l'homme. En deuxième lieu, cette communauté internationale est à l'origine de normes internationales qui vont s'imposer aux États Et comme je vous le disais à l'instant, à l'inverse des règles écrites du droit international public, ces normes s'imposent en dehors du consentement même de l'État.
Et enfin, troisième caractéristique de la communauté internationale, celle-ci doit avoir la possibilité de sanctionner les États qui manqueraient à leurs obligations antérieures. Là, je prendrais un exemple tout à fait contemporain. On assiste à une forme d'écologisation du monde, c'est-à-dire que les normes en matière d'écologie deviennent plus contraignantes pour les États. Et il revient à la communauté internationale à la fois d'élaborer ces noms, mais en même temps de mettre en œuvre les procédures ou les processus de naming and shaming, de dénonciation de ce que sont ou seront plus tard les rogue states.
Cette notion d'État voyou ayant été appliquée antérieurement à des États qui soutenaient le terrorisme et qui est aujourd'hui de plus en plus souvent appliquée à des États qui ne respectent pas leurs obligations en matière de respect des normes internationales créées par la communauté. Alors, une fois ces trois termes définis, c'est vrai que c'est compliqué puisque les auteurs, je vous parlais tout à l'heure de Marcel Merle et de sa sociologie des relations internationales, Merle définit en fait son système international comme une sorte de société internationale.
Donc les termes sont utilisés de manière très chaotique et un certain nombre d'internationalistes français, je pense à Bertrand Baddy, je pense à Josépha Laroche, ne sont pas du tout d'accord pour considérer qu'il existe une communauté internationale. Donc, une fois passés en revue ces différents termes qui sont à votre disposition, je reprendrai le terme neutre de scène interétatique pour essayer de qualifier la scène que nous allons détailler. Alors déjà, c'est un ensemble hétérogène, mais qui en voit d'homogénéisation.
Hétérogène, puisque même si l'on ne s'intéresse qu'aux États, les États sont extrêmement divers. Précédemment, les réalistes considéraient que l'État était toujours identique en quelque lieu que ce soit. En fait, il convient de distinguer les États centralisés des États fédéraux, les d des non d ou des d Il convient de consid les qui seraient des plut de droit et des faillis Donc il y a une très grande diversité derrière ce statut d'État. Ceci étant, nous constatons une homogénéisation du monde, alors que Raymond Aron considérait que le monde de la guerre froide était caractérisé par sa très grande hétérogénéité.
Le monde de l'après-guerre froide est plutôt caractérisé par ces processus d'homogénéisation idéologique, puisque la fin de la guerre froide a vu le triomphe des idées libérales. Alors il est clair que ces idées libérales sont contestées par un certain nombre de démocratures ou de mouvements terroristes. Il est clair que des grandes puissances, on pense facilement à la Chine, ne sont pas entièrement d'accord avec les principes, notamment en matière de droit de l'homme, énoncés et mis en œuvre par les Nations Unies.
Malgré tout, la très grande majorité des États acceptent les principes de la Charte des Nations Unies et c'est simplement quand ces principes ne fonctionnent pas que des principes alternatifs voient le jour. Alors je ne pense pas que les islamistes les plus violents puissent espérer un jour un califat à l'échelle de la planète, c'est-à-dire il n'y a pas une contestation des normes libérales d'essence occidentale par un islam salafiste. Mais inversement, la Chine peut aujourd'hui, dans la mesure des opportunités qui se présentent à elle, contester l'ordre libéral du monde avec notamment le principe du Kuan-Tsi ou le principe du Tianxia.
Mais là, nous sommes dans des contestations marginales. Le principe de base aujourd'hui est le principe de la souveraineté d'État qui doivent plutôt être des États de droit et des États qui sont en mesure d'assurer la sécurité de leurs citoyens. Donc là, on a un facteur d'homogénéisation. La deuxième caractéristique de la scène internationale, c'est que nous avons une scène véritablement universelle. Elle recouvre l'ensemble de la planète et c'est une universalisation à la fois géographique, mais également matérielle.
La scène inter-étatique ne recouvre pas simplement les relations diplomatico-stratégiques. Si nous regardons l'ensemble des organismes des Nations Unies et des organismes subsidiaires de cette galaxie des Nations Unies, nous apercevons que l'on prend aussi bien en considération la culture que l'agriculture, la santé que le commerce international, les télécommunications, comme la propriété intellectuelle. Donc on a une universalisation à la fois géographique mais également reste matérialée, c'est-à-dire l'ensemble des activités humaines sont couverts par les mécanismes de cette scène inter-étatique.
Troisième caractéristique, nous avons une scène hiérarchisée. Il est clair que derrière le principe de l'égalité souveraine des États, il y a des hiérarchies à la fois à l'échelle de la planète mais également des hiérarchies au niveau régional. C'est une scène quatrième caractéristique qui est codifiée et l'on s'aperçoit même qu'il y a un développement considérable de la codification internationale, les traités internationaux devenant de plus en plus denses et de plus en plus épais. Enfin, dernière caractéristique, c'est une scène qui est inégalement anarchique.
Et là, j'insiste bien sur ce point. Abandonnez l'idée que lorsque vous abordez les relations internationales, il y a un état de guerre permanent. Non, vous avez des situations dans lesquelles la guerre est possible et vous avez des situations où la guerre n'est pas du tout envisageable. Cela veut dire que la politique extérieure des États n'est pas uniforme. Prenez un État libéral comme le Canada, un État qui a toujours agi en faveur des droits de l'homme, qui a été un promoteur de la notion de sécurité humaine, mais ce même pays devient extrêmement réaliste dès lors que l'on touche à la question du pôle Nord et de l'Arctique.
Donc cette scène est inégalement anarchique. Cela entraîne l'idée selon laquelle les politiques extérieures des États ne doivent pas être envisagées d'une manière uniforme. Merci pour votre intérêt. Nous allons voir à partir de maintenant comment la scène des États s'est progressivement pacifiée, comment, à notre plus grande surprise, la paix a été la découverte surprenante que l'on a pu faire à la fin de la guerre froide.