... Continuons, si vous le voulez bien, notre analyse du monde westphalien. Nous avons déterminé lors de la précédente séance le rôle central de l'intérêt et l'expression de cet intérêt commun à agir pour tous les États sur l'ensemble de la planète, à savoir la sécurité. Une fois cet intérêt en termes de sécurité défini, nous pouvons envisager la structuration du dialogue entre les États sur la scène inter-étatique. Et nous parlons à cette occasion de conduite diplomatico-stratégique. C'est encore une fois en référence à Raymond Aron, mais Raymond Aron reste central pour penser les relations inter-étatiques.
Raymond Aron nous dit que le diplomate et le soldat sont les deux symboles de l'action extérieure de l'État. Et il n'y a pas de différence de nature entre la diplomatie et la guerre. La diplomatie et la guerre se situent sur le même continuum. La diplomatie précédant la guerre et suivant la fin des hostilités pour revenir vers une situation pacifique. Et comme le disait Frédéric II de Prusse, sans mes soldats, mes diplomates seraient inopérants. Donc nous n'avons pas des échelles de valeur avec d'un côté l'action noble de l'État, la diplomatie, et de l'autre côté la force obscure avec l'action militaire.
Il faut bien avoir à esprit que la conduite diplomatico-stratégique est la forme la plus aboutie de l'action des États sur la scène interétatique. Alors étudions déjà la diplomatie. La diplomatie qui se structure autour de la puissance publique. En France, c'est la loi du 22 Messidor en 7 qui donne au ministère des Affaires étrangères le monopole de la représentation diplomatique, c'est-à-dire le ministère des Affaires étrangères entretient des relations avec les pays voisins de la France et accueille leurs diplomates.
La diplomatie a quatre rôles. Il s'agit d'informer et de communiquer. On communique vers l'extérieur des informations qui doivent être diffusées et dans le même temps, les gouvernants sont informés de ce qui se passe à l'extérieur. Il y a également un rôle de protection des ressortissants à l'extérieur et un rôle de règlement des différents. Nous aurons l'occasion de voir qu'avant toute procédure de règlement pacifique des différents incluant un acteur tiers, il y a la nécessité d'avoir essayé d'établir un dialogue préalable entre les deux parties aux différents.
Or, la diplomatie a considérablement évolué. Nous avons aujourd'hui une littérature très importante. Sciences Po Paris est au cœur de cette recherche sur l'évolution du milieu de diplomates. Des diplomates qui ont le spleen. On le spleen pour plusieurs raisons. Déjà parce qu'ils sont remplacés par les contacts directs que les chefs d'État et de gouvernement peuvent établir du fait du développement des moyens de télécommunication et du fait de la facilité avec laquelle on voyage d'un pays à un autre.
Le diplomate qui avant représentait sa nation à l'extérieur voit son rôle obligatoirement diminué. Dans le même temps, les diplomates avaient pour fonction centrale d'assurer la paix entre les États. Or, comme nous l'avons vu dans les séances d'introduction, la caractéristique du monde d'aujourd'hui, c'est que les États vivent en paix. Et dès lors, finalement, les diplomates sont prisonniers de leur réussite et doivent payer les conséquences de leur réussite. leur rôle est moins important aujourd'hui qu'il pouvait être par le passé quand il y avait la menace de grandes guerres entre nations.
Il y a en même temps une évolution du métier de diplomate du fait du développement de la diplomatie économique, du développement d'une forme de coopération décentralisée, d'une diversification des acteurs. Et puis, il faut voir également le rôle de la diplomatie multilatérale qui remplace la diplomatie, à bien des égards, la diplomatie bilatérale du passé. Alors, la diplomatie est une notion ambiguë puisqu'elle signifie à la fois volonté de conciliation, mais en même temps, rapport de force déguisé. La volont de conciliation dans la mesure o la diplomatie est avant tout un instrument de dialogue et d On le voit lorsqu s de n des trait de paix il faut faire en sorte que ces trait r une situation qui soit pr la situation qui existait avant le d des hostilit Il y a une grande n r c le congr de Vienne qui va servir de modèle à Henry Kissinger lorsqu'il va négocier, par exemple, les accords du kilomètre 101 entre Israël et l'Égypte à la suite de la guerre du Kippour.
Kissinger rassemble des diplomates et des militaires israéliens et égyptiens dans un lieu inconfortable. Il va faire traîner les négociations en longueur. Pourquoi ? Bien tout simplement pour que Israéliens et Égyptiens, qui étaient des ennemis à l'origine, apprennent à force de se rencontrer dans les mêmes lieux à se connaître, finissent par se reconnaître un début de légitimité dans leurs demandes respectives, et dès lors l'ennemi se transforme en adversaire, ce qui a permis les accords du 26 mars 1979 après les accords de Camp David.
Donc la diplomatie est un instrument d'apaisement, mais c'est également un instrument de rapport de force. On transfère sur la table de négociation une compétition que l'on n'a pas pu gagner sur les champs de bataille ou que l'on ne peut plus gagner sur les champs de bataille. Pensez à ce que l'on appelle les traités inégaux. Par exemple, la Chine, à propos des traités d'Aigoun et de Pékin de 1858 et de 1860, la Chine considère que la cession de la Sibérie orientale a été imposée par la force et ces traités sont des traités léonins, des traités iniques que la Chine remet en cause de manière régulière.
Et on voit bien cette ambivalence de la diplomatie à propos de la notion de diplomatie coercitive. Une notion qui est apparue pendant la guerre du Vietnam, qui a été théorisée par Thomas Schelling et qui est reprise plus près de nous avec le bombardement de la Serbie en 1999. Il s'agissait à l'époque de convaincre les Serbes d'accepter l'indépendance du Kosovo négociée à Rambouillet et Pascal Vénézon a parlé à propos de ces bombardements, de bombardements pour convaincre. Il s'agissait d'imposer par la force un traité international.
Cette diplomatie coercitive montre bien qu'il y a un lien direct et clair entre le métier de diplomate et le métier de soldat. Or, la deuxième partie de ce dialogue, c'est bien évidemment la guerre. La guerre qui est le langage également commun à tous les États. Or, parler de guerre aujourd'hui nous impose de revenir à la conception klauswitzienne de la guerre. La guerre qui est la poursuite de la politique par d'autres moyens. Et là, il ne faut pas se tromper.
Clausewitz, même si c'est un militaire, n'est pas du tout un adepte de la montée aux extrêmes et un adepte de la violence absolue. Il constate, lui, que la guerre, la logique de la guerre, c'est l'ascension aux extrêmes naturels. Tout simplement parce que c'est l'adversaire, nous dit-il, qui fait la loi de l'autre. Et il y a une action réciproque qui conduit, en tant que concept, inéluctablement aux extrêmes. Le but du militaire, c'est de détruire l'adversaire et même de raser les villes et de tuer les jeunes mâles qui pourraient, 20 ans plus tard, avoir envie de manger leur père.
Or, face à cette logique d'ascension aux extrêmes, Clausewitz oppose la notion du politique. La guerre est la poursuite de la politique par d'autres moyens. Dès lors, il est normal que les fins de la politique conditionnent les instruments qui sont utilisés. C'est la notion de proportionnalité des moyens aux fins poursuivies. Or, aucun gouvernant ne peut souhaiter régner sur un territoire atomisé, un territoire détruit. Le but de la guerre n'est donc pas la destruction, mais la soumission de l'adversaire à sa propre volonté.
Alors la logique de Clausewitz s'inscrit à la fois dans la tradition de la guerre juste et de la guerre nécessaire, sur laquelle il faut revenir avant de voir l'actualité de Clausewitz. La guerre juste remonte à la doctrine chrétienne, mais vous avez dans toutes les religions monothéistes une analyse de la guerre juste. Dans la tradition chrétienne, nous avons saint Augustin qui est confronté avec l'Empire romain christianisé aux invasions des vandales et qui réfléchit à la capacité d'une église de résister à un adversaire. alors même que le langage du Christ était un langage de paix.
Cette analyse va être reprise par saint Thomas d'Aquin au XIIe siècle, mais il y aura toujours une réflexion sur la notion de guerre juste, avec aujourd trois temps Un premier temps sur la d de la guerre et donc on a peaufin cette analyse aux quatre conditions d Une guerre défensive est une guerre juste, il faut une autorité légitime pour éviter les guerres privées, il faut que l'adversaire que l'on poursuit soit poursuivi en raison d'une faute qu'il a commise et non pas sous un faux prétexte Et il faut que les conditions de la guerre soient menées avec droiture.
On a aussi réfléchi à ajouter de nouvelles conditions. Il faut que la guerre soit utilisée comme un dernier recours. Il faut que la situation que l'on envisage après la guerre soit meilleure à la situation qui existait avant la guerre. Il faut également se lancer dans une guerre qu'avec des chances raisonnables de succès. Après, on a le « use in bello », c'est-à-dire les règles dans la guerre qui dérivent du règlement des armées en campagne. Il y a des choses que l'on peut faire et que l'on ne peut pas faire.
Et on voit que le nombre de restrictions à l'usage de la force, même en temps de guerre, n'a cessé d'augmenter. Il y a une interdiction d'utiliser des balles d'oum-doum, des mines sous-marines de contact, alors ça, ça remonte à 1899 et 1907, mais plus près de nous, nous avons l'interdiction d'utiliser des armes mésologiques, des armes transformant l'environnement à des fins hostiles, l'interdiction d'utiliser des armes bactériologiques chimiques, l'interdiction bien évidemment des armes de destruction massive, mais nous avons aussi l'interdiction d'armes causant des effets traumatiques excessifs, d'armes inhumaines, car causant des effets traumatiques excessifs, une convention de 1980.
Et encore, tu prennes nous, nous avons les conventions sur l'interdiction des mines terrestres de contact ou des armes à sous-munitions. Mais dans la même gamme d'idées, il y a la nécessité de protéger certaines catégories de population, les prisonniers de guerre, les soldats, les populations civiles, ou de protéger certaines zones. Et puis, il y a toujours dans les théories de la guerre juste un droit post-Belloune qui se met en place aujourd'hui. La nécessité de négocier lorsque l'on a atteint les buts de guerre.
Si une justice transitionnelle doit être envisagée, il faut que seuls les commanditaires et non pas les exécutants soient mis en cause. S'il y a des dommages à indemniser, il faut une proportionnalité. Donc nous voyons bien que les théories de la guerre juste encadrent le recours à la force et ces doctrines dérivent des doctrines chrétiennes. Mais nous avons d'autres cadres où la guerre est juste. Dans le cadre des Nations Unies, la guerre est juste pour la légitime défense individuelle et collective, pour permettre à des peuples sous tutelle coloniale de s'émanciper, ou dans le cadre des sanctions de l'article 7 de la Charte.
Puis il y a également dans les doctrines marxistes l'idée que certaines guerres sont justes pour permettre aux esclaves de briser leur chaîne, comme l'écrivait Hegel, la guerre est le vent qui empêche l'eau du lac de croupir. Donc oui, il y a des guerres justes et je dirais même plus, il y a des abstentions coupables. Donc n'ayons pas peur de penser en termes de guerres justes. À côté des guerres justes, il y a également des guerres nécessaires.
Alors je ne parle pas de la guerre nécessaire chez Machiavel qui reprend un titre livre, l'idée selon laquelle la guerre est juste pour celui à qui elle est nécessaire. Non, la guerre est nécessaire chez Kant. Kant qui n'est pas finalement le pacifiste que l'on nous présente trop souvent malgré son projet de paix perpétuelle en Europe. Pourtant que la guerre est greffée à la nature humaine et c'est justement parce que cette nature humaine a du mal à se soumettre à la loi que la guerre est nécessaire.
Parce que la guerre est un acte de violence. Claude Witt nous dira que la guerre est un acte de violence, il n'y a pas de limitation à l'usage de la violence. Et quelque part, cette violence est nécessaire pour dissuader l'homme de recourir à la force. La violence est nécessaire et comme dit Kant, il en est de même entre les hommes et entre les États. On peut prendre l'exemple de la conduite et des accidents de la route.
Les lois, c'est très bien pour ceux qui conduisent sur la file de droite en respectant le 90 ou le 130 km heure. Et moi, avec mon gros 4x4 et mon coyote, je roule à 180 sur la file de gauche. Et c'est très bien qu'il y ait des lois que les autres appliquent, mais pas moi. Le problème, c'est qu'un jour ou l'autre, j'aurai un accident. Et cet accident est provoqué, bien sûr, par la grand-mère qui a déboîté son mèche sans clignotant.
Mais quelque part, je suis responsable de cet accident parce que je roule trop vite. Et sur mon lit de souffrance, je suis amené à réfléchir pour considérer que finalement, si je suis là, c'est de ma faute avant tout. Et je me promets bien, tellement je souffre, que si je m'en sors, qu'à l'avenir, je conduirai avec une ceinture de sécurité et je conduirai raisonnablement. Donc la souffrance a été nécessaire pour me faire admettre la nécessité de la loi.
Et comme dit Kant, il en est de même entre les États et entre les hommes. Donc plus une guerre est violente plus cette guerre dissuade les hommes de recourir ult la force C ce que l a bien vu avec la seconde guerre mondiale avec cet apocalypse d 1945 les hommes sont enfin devenus raisonnables parce que la guerre s'était soldée par 50 millions de morts. Donc la guerre nécessaire complète la guerre juste pour nous permettre de mieux comprendre la doctrine klauswitzienne.
Alors cette doctrine est souvent contestée. Elle est contestée parce qu'elle est trop abstraite. Klauswitz s'intéresse prioritairement à des armées qui marchent au pas, qui sont soumises à l'autorité hiérarchique et à l'autorité politique. Or, toutes les armées, surtout dans les conflits asymétriques que nous connaissons aujourd'hui, ne se retrouvent pas dans ce schéma classique. Nous avons en même temps toute une littérature abondante qui va de Lénine à Foucault en passant par René Girard, une littérature qui considère que ce que la paix met des siècles à construire, la guerre le détruit simplement en quelques heures.
Et donc, pour ces auteurs, l'approche de Clausewitz est finalement beaucoup trop idéaliste. Il y a également des interrogations liées au fait que la guerre, désormais, n'est plus tant la manifestation de la puissance de l'État, mais la guerre est le plus souvent l'expression de la faiblesse de l'État failli. Enfin, on peut s'interroger sur l'opportunité de considérer la guerre comme la poursuite de la politique par d'autres moyens à l'ère du nucléaire. Peut-on envisager raisonnablement la possibilité d'une guerre alors même que l'humanité s'est dotée des instruments de destruction instantanée ?
Les soviétiques ont répondu très clairement par la négative, avec la doctrine Malenkov du 15 mars 1953, dans laquelle ils déclaraient qu'à l'ère du nucléaire, la confrontation des idées doit être substituée à la lutte armée. Donc des critiques à l'approche de Clausewitz, on en a beaucoup, elles ne manquent absolument pas. Ceci étant, Clausewitz reste nécessaire pour penser la guerre et donc pour penser le dialogue entre les États. Tout d'abord parce que si aujourd'hui il n'y a pas de guerre, on n'a pas pour autant mis la guerre hors la loi comme le souhaitait le pacte Brian Kellogg de 1928.
La guerre entre États est sous contrôle mais la guerre n'a pas disparu à jamais. Et donc, il faut conserver les instruments de la dissuasion qui permettent d'éviter le recours à la guerre. Et donc, il est nécessaire de rester dans une approche clausovicienne de dissuasion pour faire en sorte que de nouvelles guerres n'éclatent pas. Et puis, dans le même temps, il est nécessaire de renoncer à la notion de guerre juste. Karl Schmitt considérait dans Dernomos der Erde que c'était à partir du moment où les États avaient dépénalisé la guerre que la notion de guerre juste s'était éloignée, que la guerre, finalement, avait été mise sous contrôle.
Il est clair que si vous avez Dieu pour vous, toutes les guerres sont légitimes. Le problème, c'est que même les SS considéraient que leur guerre est légitime. Et toutes les guerres sont légitimes. Donc la seule condition acceptable pour contrôler la violence, c'est d'en finir avec l'idée d'une notion de guerre juste. Et là, on arrive à la situation que nous connaissons aujourd'hui, la situation caractéristique de la fin de la guerre froide où l'intervention a été réhabilitée. Nous sommes intervenus un petit peu partout dans le monde avec la conviction d'agir conformément à nos valeurs et d'agir conformément aux droits.
Là, il est clair que nous ne pouvons pas aujourd'hui laisser impunément des polpottes massacrer leur population comme nous l'avons laissé faire pendant la période de la guerre froide. D'un autre côté, il faut faire très attention à rester dans une logique plus asociée et à éviter de raisonner en termes de guerre juste pour faire en sorte que le dialogue entre États puisse être maintenu. Donc nous avons terminé cette analyse du monde ouestphalien en essayant de comprendre l'expansion de ce modèle en dehors de sa zone historique d'origine, à savoir l'Europe.
Nous avons ensuite essayé de voir quel était le plus petit commun dénominateur des souverainetés réparties sur l'ensemble de la planète et nous avons identifié la sécurité comme plus petit commun dénominateur, comme expression de l'intérêt à agir, lequel nous a permis de définir les bases du dialogue entre les États, le dialogue qui se caractérise par cette conduite diplomatico-stratégique, la diplomatie et la guerre étant l'expression favori ou les expressions favoris des États sur un scène interétatique. Merci pour votre attention.